Notre-Dame : le cœur de pierre des ultrariches

Après avoir reçu des tonnes d’eau pour sauvegarder sa structure, voilà Notre-Dame de Paris qui ruisselle sous une averse d’euros. L’étalage indécent que se livrent les grosses fortunes dans la course aux dons a bien vite effacé l’état de grâce créé l’image de ce symbole religieux, national et européen en proie aux flammes.

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Les réactions à cette « générosité » aussi kolossale que factice ont aussitôt fusé comme autant de flammèches : ainsi, il est donc possible, en deux jours, de réunir un milliard d’euros pour restaurer une cathédrale. Alors que pour les cathédrales vivantes qui s’effondrent sur les trottoirs et dans les stations de métro, réunir une telle somme relève de l’impossibilité absolue. Serait-ce tomber dans la facilité démagogique que de tendre l’oreille à cette injustice criante ? Si elle est « facile » cette démagogie, c’est que le constat qui en est la source crève les yeux et les tympans.

Les ultrariches, que voulez-vous, ont un cœur de pierre. Et c’est la pierre, surtout patinée par les siècles, qui les fait vibrer. Ils ne comprennent pas que l’on jette l’opprobre sur leur obole. Les bras leur en tombent comme la charpente de Notre-Dame. Et trouvent indécent que l’on mette en parallèle la pauvreté en croissance avec le caractère massif de leurs dons pour Notre-Dame. L’un d’entre eux illustre à merveille cette distance astronomique qui sépare ces Aliens de notre vulgaire planète : « Nous sommes à un moment d’union nationale. Ces polémiques sont minables » a répliqué, mercredi sur BFM, Geoffroy Roux de Bézieux, le président du Mouvement des entreprises de France (Medef), dont le nom lui-même donnerait des envies de guillotine si nous n’étions pas aussi révulsés par la peine de mort.

La défiscalisation ou non de ces dons n’est pas le problème. Et si la famille Pinault déclare qu’elle ne fera pas valoir l’avantage fiscal que lui apporterait son don de 100 millions d’euros pour le chantier de réhabilitation de Notre-Dame de Paris, elle aura surtout, de ce fait, obtenu un gain d’image par rapport aux autres grosses fortunes. Il y a mille et une façons d’échapper légalement au fisc. Des bataillons de brillants experts sont à disposition pour mener à chef l’ « optimisation fiscale ».

Image avons-nous dit ? C’est ce qui a de plus révoltant dans ce contexte. Donner « un pognon de dingue » – pour reprendre l’expression d’Emmanuel Macron lorsqu’il veut faire peuple – à Notre-Dame offre une bonne image. Mais en faire de même avec les humains, cela ne rapporte rien. Voilà la vérité que les ultrariches nous flanquent à la figure. Le magnifique « Philosophe Inconnu », ce cher Louis-Claude de Saint-Martin, aurait répliqué : « Le bien ne fait pas de bruit et le bruit ne fait pas de bien ».

Dans quelques jours, le temps sera venu de célébrer le sacrifice du Fils de l’Homme pour que la vie triomphe de la mort. Il ne demandait rien et surtout pas de beaux monuments à sa gloire ou à celle de sa mère. Il ne demandait rien sinon de nous aimer les uns les autres. Aimer chacun, même son ennemi. Et même les ultrariches.

Jean-Noël Cuénod

 

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