Les pièges du voile islamique

La récente polémique ourdie par un élu régional à Dijon qui a verbalement agressé une mère de famille musulmane a fait gonfler le voile islamique. Et nous voilà cinglant une fois de plus vers le rivage des émotions sans prendre garde aux écueils qui piègent les marins politico-médiatiques, ces piètres barreurs.

Shapark Shajarizadeh a été condamnée à deux ans de prison ferme et à 18 ans de « sursis probatoire » (!) pour avoir ôté son tchador en public lors d’une manifestation contre le port du voile. Shapark Shajarizadeh a été condamnée à deux ans de prison ferme et à 18 ans de « sursis probatoire » (!) pour avoir ôté son tchador en public lors d’une manifestation contre le port du voile.
Tout d’abord, pourquoi cette question du voile est-elle si prégnante en France – depuis 1989 ! – et maintenant en Suisse dans d’autres pays européens (à l’exception des Anglo-Saxons dont l’organisation communautariste et non-laïque de la société s’accommode de l’exhibition des signes religieux) ?

En effet, cette histoire de bout de tissu paraît bien anodine comparée aux véritables difficultés qui surgissent dans les rapports entre l’islam et les pays démocratiques. Pire : elle les occulterait, voilant – le mot tombe à pic – les sujets qui fâchent comme les pressions exercées sur un musulman qui voudrait quitter sa religion, l’utilisation des versets dits « médinois » appelant à la Guerre Sainte, la primauté d’une supposée loi de Dieu sur celles de l’Etat de droit. Sujets tout de même un peu plus essentiels que de savoir si une maman musulmane doit enlever son foulard en accompagnant une course d’école !

Priorité à l’image 

Pourtant, c’est toujours le voile qui domine l’actualité. Sans doute, faut-il y voir un signe des temps où l’illettrisme submerge le monde des réseaux sociaux. Les images pénètrent la société bien plus profondément que les idées. La photo d’une femme voilée, on voit tout de suite de quoi il retourne. Tandis qu’évoquer l’apostasie ou la primauté du droit provoque des bâillements à la chaîne.

Les partisans de l’islam politique l’ont bien vite compris : «Le voile provoque des crises de nerfs chez les mécréants ? Transformons-le en étendard pour resserrer nos rangs, nous compter, opérer un tri entre les bons musulmans et les autres.» Cet emploi est donc dans un premier temps à usage interne pour l’islam politique. Il s’agit d’essayer de coaguler les musulmans par le ferment de la victimisation : « Regardez les mécréants qui ne cessent de martyriser nos femmes sous prétexte qu’elles s’habillent avec la décence requise par notre islam!».

L’objet de la répression devient le symbole de la libération

Habilement, les partisans de l’islam politique poussent les musulmanes sur le devant de la scène afin de chercher à mettre leurs adversaires – c’est-à-dire les partisans de la laïcité, les musulmans démocrates, les militantes de l’égalité des genres et autres mécréants, tous englobés sous le terme de kouffar – en contradiction avec eux-mêmes : « Vous prétendez agir pour la libération de la femme ? Mais regardez, c’est vous qui les empêchez de s’habiller comme elles le veulent !» En faisant ainsi grand bruit d’incidents mineurs, ils veulent reléguer à l’arrière-plan la répression frappant en terre d’islam les femmes qui se dévoilent[1]. Renversement des concepts, façon Orwell : l’objet de la répression sexiste devient le symbole de la libération féminine !

Comme le voile des femmes musulmanes est l’objet d’une réprobation médiatique plus intense que le port de la kippa pour les hommes juifs, les partisans de l’islam politique en prennent prétexte pour poser les femmes voilées en victime d’une double discrimination, au titre du genre et au titre de la religion.

Par conséquent, lorsque de bourrine façon, un élu RN s’en prend à une maman musulmane et, gâteau sur la cerise, fait pleurer son garçonnet, il entre en parfaite alliance avec ceux qu’il prétend combattre en leur donnant l’occasion de se poser en victimes et d’élargir le socle de leurs partisans.

Une réforme pourrait fort bien interdire le voile aux accompagnatrices scolaires, la loi y gagnerait en cohérence avec les prescriptions concernant les tenues scolaires, du moins en France. Mais faire croire qu’on réglerait ainsi quelque problème que ce soit relève de l’illusion. Cela offrirait même aux partisans de l’islam politique l’occasion de provoquer du bruit médiatique en bravant la loi. Après tout, celle interdisant le port du voile intégral n’empêche nullement les burkas de cheminer telles des ombres sur nos trottoirs.

Les projets politiques des religieux

Il ne faut pas se cacher derrière son minaret. L’islam politique est un projet bien structuré. On le voit à l’œuvre dans les syndicats (lire à ce propos notre blogue du 30 novembre 2017 ; il reste actuel : http://jncuenod.com/wp-admin/post.php?post=2147&action=edit) ainsi qu’aux échelons locaux et municipaux. Et il utilise toutes les provocations possibles pour s’implanter dans ce qu’il considère comme ses territoires.

 Pour l’islam politique, sa religion régule tous les rapports humains entre eux, avec la puissance publique, avec Dieu. La loi divine domine la loi humaine qui n’est que son appendice. Le Coran et les hadiths sont seuls à même de dire le droit en fin de compte. Il s’agit donc d’islamiser la société pour impulser le mouvement vers l’harmonie sociale.

 Rien n’est plus étranger à l’islam que cette pensée d’origine chrétienne : rendre à César ce qui lui revient et à Dieu ce qui lui appartient. En islam point de séparation : Dieu soumet César à tous points de vue. Sauf que, chez les hommes – et les musulmans ne font pas exception, loin de là –  César se prend trop souvent pour Dieu ! D’où l’impératif pour une société démocratique de séparer le religieux du politique, selon des processus qui varient en fonction des conditions locales.

Les autres intégrismes

S’il y a un projet politique de l’islam, il existe aussi un projet politique de l’intégrisme catholique qui s’exprime surtout en matière de sexualité, de procréation et un autre, provenant de l’intégrisme des évangéliques, qui s’attaque principalement à l’enseignement en voulant y introduire les thèses créationnistes, à côté, voire à la place des découvertes de Darwin.

Or, les projets politiques sous couleurs religieuses sont toujours pleins de périls pour la liberté publique et la liberté individuelle, car ils en appellent à une force qui est d’autant plus incontestable, d’autant plus séduisante, d’autant plus exaltante, d’autant plus mobilisatrice qu’elle est désignée – par les humains– comme suprahumaine.

Que ces projets politiques s’expriment sur la place publique, mais que la société démocratique s’en protègent lorsqu’ils cherchent à imposer leur propre agenda au reste de la société.

Au fond, le plus grand reproche qu’un croyant pourrait adresser aux religieux politiques, c’est qu’ils font redescendre Dieu sur terre au lieu d’élever l’humain vers le Ciel ou plutôt vers cette foi qu’Il symbolise et qui n’appartient pas à une secte en particulier.

Jean-Noël Cuénod

 [1] Exemple parmi d’autres : l’an passé, une citoyenne iranienne de 42 ans, Shapark Shajarizadeh, a été condamnée à deux ans de prison ferme et à 18 ans de « sursis probatoire » (!) pour avoir ôté son tchador en public lors d’une manifestation contre le port du voile.

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