La liberté religieuse mise à mal en Algérie

Le christianisme subit une série d’actes répressifs de la part du gouvernement algérien qui fait fi de sa propre constitution. Le protestantisme est particulièrement visé. Le pouvoir, contesté par la rue depuis de longs mois, utilise-t-il les protestants comme boucs émissaires pour détourner l’attention du peuple très majoritairement musulman ?

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S’ajoutant à une série de mesures antichrétiennes, les autorités algériennes ont récemment fermé trois temples protestants, notamment le plus grand du pays, l’Eglise du Plein Evangile, à Tizi-Ouzou, en Kabylie. Elle compte plus de 1200 membres et rassemble à chaque culte plus de 800 personnes.

Dans un communiqué, la Fédération protestante de France exprime « sa vive préoccupation devant la situation qui est faite aux chrétiens en Algérie. De nombreux témoignages dont une lettre rendue publique du président de l’Eglise protestante d’Algérie rapportent que des églises sont fermées par les autorités et que des membres responsables et pasteurs sont inquiétés, voire arrêtés. »

Liberté religieuse de façade

Le ministre de l’Intérieur Salaheddine Dahmoune a confirmé ces fermetures prétextant « que les lieux de culte chrétien qui ont été fermés ne sont pas tant des églises que des entrepôts pour l’élevage de la volaille et des étables » et en ajoutant que la cinquantaine d’églises protestantes en Algérie « ne sont pas au bénéfice d’une autorisation délivrée par la Commission nationales des cultes pour les non-musulmans et qu’elles sont donc illégales ».

Ces trois fermetures constituent la plus récente déferlante d’une vague de fermetures de temples : le pasteur Salah Chalah, président de l’Eglise protestante d’Algérie, a indiqué à l’Agence France-Presse que douze communautés affiliées à son Eglises ont été interdites en 2018.

Pour la façade internationale, la Constitution algérienne garantit la liberté de culte. En pratique, c’est un autre cantique qu’entonne le pouvoir algérien. Depuis 2006, quatorze protestants ont été poursuivis en justice, en comptant diverses affaires évoquées par des sites d’organisation humanitaires. Les accusations sont relatives au « prosélytisme » – infraction qui frappe celle ou celui qui veut convaincre un musulman à changer de religion[1] – ou à la « création d’un lieu de culte sans autorisation ».

La répression anti-chrétienne s’exerce de façon hypocrite pour des prétextes de non-conformité des locaux. La loi sur les associations adoptée en janvier 2012 impose « un véritable labyrinthe administratif » selon l’expression de Human Rights Watch qui laisse les communautés protestantes dans l’incapacité de recevoir des financements ou de tenir des réunions publiques. C’est sur la base de ses raisons prétendument réglementaires que les fermetures d’églises se multiplient en Algérie.

La présence chrétienne est pourtant fort ancienne en Algérienne et a connu dans Saint Augustin – natif de l’actuelle ville Souk Ahras et évêque de l’actuelle Annaba (Hippone) – l’un de ses plus brillants penseurs. Disparu sous la pression de l’islam, le christianisme réapparaît durant la colonisation dès 1830. Très vite, les colons protestants se sont installés en Algérie, si bien qu’ils formaient, selon une étude démographique de 1836, 9% de la population totale de ce pays, un pourcentage nettement plus élevé qu’en France métropolitaine. Cette situation était due notamment à l’apport d’Alsaciens, de Suisses, de Néerlandais, de Scandinaves, d’Anglo-saxons séduits par l’Eldorado algérien.

Présence protestante en Kabylie

Après l’indépendance en 1962, la plupart des protestants d’origine européenne ont dû quitter l’Algérie, à l’instar des autres « Pieds-Noirs ». Toutefois, un petit nombre est resté, sans que le nouveau pouvoir ne leur cause trop de difficultés. Certains s’étaient engagés en faveur de l’indépendance, comme le professeur Jean-Paul Grangaud, pédiatre, qui a fourni des médicaments et du sang aux combattants algériens dans les années 1961-62.

En 1971, l’Eglise protestante d’Algérie est fondée ; elle appartient à l’Alliance mondiale réformées, au même titre que la Fédération des Eglises protestantes de Suisse ou de l’Eglise protestante unie de France. Depuis une vingtaine d’années, le nombre de conversions au protestantisme s’est accru, surtout en Kabylie, bien que ce phénomène reste très minoritaire dans une Algérie musulmane. Le catholicisme, lui, s’est montré beaucoup plus discrets.

Dans un communiqué, le président de l’Eglise protestante algérienne Salah Chalah  (lire ici ce communiqué ) situe ces fermetures d’Eglises dans le contexte chaotique provoqué par le pouvoir algérien en butte à des manifestations en faveur de la démocratie qui drainent des foules chaque vendredi. Pour le pasteur Chalah, la fermeture des lieux de culte « vise à susciter des troubles dans la population, plus unie que jamais pour construire l’Algérie nouvelle. »

En effet, quoi de mieux que la création d’un conflit religieux pour détourner le peuple de sa colère ? Mais selon le pasteur la manœuvre ne prend guère et de nombreux musulmans ont manifesté leur soutien aux protestants à Tizi-Ouzou.

La sociologue Fatiha Kaouès, auteur du livre Convertir le monde arabe. L’offensive évangélique, constate également que les fermetures de temples ont augmenté depuis 2018 mais selon elle, « il s’agit moins d’un durcissement que d’une instrumentalisation conjoncturelle de la question religieuse à des fins politiques » (son interview à La Croix le 15 août 2018 est à lire ici).

Si la situation n’est guère favorable aux chrétiens en Algérie, elle se révèle pire dans les autres Etats professant l’islam, comme le souligne Fatiha Kaouès : « C’est le seul pays massivement musulman à avoir autorisé officiellement l’existence d’un christianisme de conversion, avec les contraintes que j’ai citées ».

La liberté religieuse dans d’autres pays musulmans

Au Maroc aussi, la Constitution garantit, théoriquement, « le libre exercice des cultes ». En pratique, l’article 220 réprime quiconque emploie des moyens de séduction dans le but d’ébranler la foi d’un musulman ou de le convertir à une autre religion, soit en exploitant sa faiblesse ou ses besoins, soit en utilisant à ces fins des établissements d’enseignement, de santé, des asiles ou des orphelinats. En cas de condamnation, la fermeture de l’établissement qui a servi à commettre le délit peut être ordonnée, soit définitivement, soit pour une durée qui ne peut excéder trois années.  

L’auteur de cette infraction encourt une peine d’emprisonnement allant de six mois à trois ans et à une amende de 115 à 575 dirhams, soit de 12 à 60 francs suisses ou de 10,75 à 53,75 euros.

En Tunisie, seul pays démocratique du monde musulman, les attaques anti-chrétiennes sont plus cachées. Les chrétiens d’origine étrangère bénéficient d’une relative liberté de culte. En revanche, les Tunisiens musulmans de naissance et convertis au christianisme sont victimes de toute une série de discriminations dans la vie quotidienne, notamment au sein de leur famille et de leur travail.

La situation extrême est vécue par l’Arabie Saoudite qui interdit toutes les religions en dehors de l’islam. Un Saoudien ne peut que professer l’islam. Les convertis risquent la mort pour apostasie.

Le Qatar se montre moins intégriste puisque l’article 50 de sa Constitution garantit la liberté de culte à tous. Il faut dire que les expatriés y sont plus nombreux que les Qataris. Néanmoins, l’Observatoire de la liberté religieuse remarque que la loi 11 de 2004 a incorporé les punitions traditionnelles pour les musulmans et réprime l’apostasie (le fait de quitter l’islam), « crime » passible de la peine de mort. Cela dit, la justice qatarie n’a jamais prononcé le châtiment suprême pour apostasie depuis son indépendance en 1971. Enfin, toute personne qui installe au Qatar une structure destinée au prosélytisme encourt une peine de sept ans de prison.

Les situations juridiques varient donc sensiblement d’un pays musulman à l’autre, entre répression intense et expression très surveillée. Il demeure néanmoins que la pleine liberté religieuse n’y existe pas. Un fait à méditer par les musulmans d’Europe.

Jean-Noël Cuénod

[1] L’apostasie est formellement interdite par l’islam qui accepte que l’on se convertisse à sa religion mais interdit qu’on en sorte.

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