Entre folie et violence politique, un mur bien fêlé

A chaque attentat se réclamant de l’extrême-droite en Allemagne ou ailleurs, les dirigeants nationalistes clament aussitôt : « Pas d’amalgame !» Ironie du sort, c’est ce même slogan qu’entonnent les islamistes chaque fois qu’un djihadiste fait retentir la poudre. Et les deux camps ennemis de mettre les attentats se réclamant de leur idéologie sur le compte de la folie. Elle a bon dos, la folie !

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Le dernier attentat commis à Hanau en Allemagne mercredi 20 février (neuf morts) illustre les fêlures, voire les brèches béantes, qui zèbrent le mur entre délire psychotique et violence politique. Dans son « manifeste » de vingt-quatre pages, l’auteur de la tuerie, Tobias Rathjen (qui s’est ensuite suicidé en tuant sa mère), mélange divagations paranoïaques et discours racistes. Il n’avait noué aucun lien avec les groupes de l’extrême-droite allemande mais reprenait les thèmes favoris des suprémacistes blancs, développés particulièrement aux Etats-Unis.

Alors, « pas d’amalgame » ? Certes, car en mélangeant des concepts qui ne sont pas forcément liés à la base, on n’entraîne que la confusion. Néanmoins, ni l’extrême droite nationaliste ni l’islamisme ne sauraient s’en tirer avec cette pirouette.

Les grands magasins aux idées folles

Tout d’abord, relevons qu’aucun déséquilibré qui se lance dans la violence politique n’invoque des idéologies centristes et modérées ! Difficile de nourrir une passion homicide avec la profession de foi de la CDU, du Parti socialiste suisse, du MoDem ou un programme expliquant la laïcité. Il faut au délire du tragique, du grandiose, du romantisme, de l’exaltation révolutionnaire ou contre-révolutionnaire. En cette matière, les extrêmes droite, gauche et islamistes tiennent de vastes magasins et de profuses réserves.

Qu’en est-il des idéologies inspirées par l’écologie ? Certains discours radicaux sortis d’un pseudo-écologisme antihumaniste pourraient chauffer les têtes les plus promptes à sombrer dans la violence. Toutefois, l’écologie politique reste un domaine d’une rare complexité ce qui s’oppose au simplisme des idées extrémistes, de types nationalistes ou confessionnels, qui restent beaucoup plus compatibles avec le délire que des thèses sur la transition énergétique.

Des attentats rationnellement conçus

Ensuite, les terroristes d’extrême-droite (il en va de même pour les islamistes), ne sont pas tous délirants, loin de là, et ne se situent pas forcément hors du réel, au contraire de  Rathjen. Le plus souvent leurs cibles ne sont pas choisies au hasard de la mitraille. Ainsi, la victime de l’assassinat le plus retentissant politiquement commis par l’extrême-droite allemande, le préfet du district de Cassel Walter Lübcke, a été dûment ciblé pour ce qu’il représentait. Dignitaire du parti conservateur d’Angela Merkel, la CDU, Lübcke s’était publiquement engagé en faveur de l’immigration en défendant la politique de la Chancelière fédérale. A ce titre, il avait reçu de nombreuses menaces de mort, mises finalement à exécution.

L’une des cellules néonazies les plus actives en Allemagne, la Nationalsozialistischer Untergrund (NSU– Mouvement clandestin national-socialiste), a soigneusement mis sur pied une série d’assassinats entre 1998 et 2011 faisant dix victimes : huit immigrés turcs, un autre de nationalité grecque et une policière. Il faut dire que ces terroristes néonazis ont bénéficié pendant de trop longues années de l’erreur de jugement commise par les services de sécurité allemand qui ont négligé l’extrême-droite pour se concentrer presqu’exclisivement sur le terrorisme islamiste.

Les germes de la folie meurtrière

La folie  (terme non-médical exprimant le trouble du comportement dû à une vision distordue de la réalité) est présente dans toutes les idéologies qui s’assignent comme but la domination – et la perpétuation de cette domination – d’un groupe sur tous les autres en recourant pour l’atteindre à tous les moyens à disposition, sans exclure la violence et la barbarie.

 Par conséquent, l’extrême-droite – avec ses composantes fascistes, néonazies, suprémacistes, xénophobes, complotistes –  contient la folie en germe, comme d’autres idéologies de cette même veine. Il en va de même pour les idéologies liées au djihadisme qui expriment la volonté d’imposer l’islam par la force à toute l’humanité. Ces deux camps présentent bien des points communs, quoiqu’ils en disent.

Ce germe peut s’éclore ou non selon les circonstances et les trajectoires de vie personnelle. Le plus souvent les militants extrémistes et islamistes vivent comme tout un chacun, respectant lois et convenances ; certains se montrent choqués lorsqu’on met en lumière un lien idéologique entre eux et les terroristes alors que d’autres ne condamnent le terrorisme de leur camp que du bout des lèvres tout en fustigeant la violence des autres camps.

Quoiqu’il en soit, tous ceux qui se font les propagateurs de ces idéologies, sans forcément sombrer eux-mêmes dans la violence directe, transmettent le risque de la folie meurtrière. Ils ne sauraient se cacher derrière leur bonne conscience.

Jean-Noël Cuénod

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