Le Bobo, ce détestable flou à lier !

Bobo! Insulte suprême coupant court au dialogue. On ne discute pas avec un Bobo, on lui crache dessus. En attendant mieux. Violences policières contre les réfugiés? Fruit d’un complot Bobo! Mesures anti-covid19? Elles ne frappent pas les Bobos qui ont des protections « là-haut ». Terrorisme des islamistes? Les Bobos leur ont préparé le terrain. Bobo, cible parfaite pour l’exaspération collective.

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Partout dans le monde surgissent des formes différentes d’exaspération sociale, compte tenu de la situation covidienne. Toutefois, la France apparaît comme un précipité de toutes les colères qui apparaissent ici ou là, comme un concentré des fureurs.

Plus que d’autres pays, l’Hexagone doit faire face à une avalanche d’évènements qui ne sont pas tous liés au Covid-19 :

– terrorisme islamiste ;

– décapitation d’un professeur ;

– haine antifrançaise orchestrée dans le monde musulman par l’Insultant Erdogan,

– violences des policiers ;

– violences sur des policiers ;

– états dépressifs qui ont doublé entre fin septembre et début novembre selon Santé Publique France ;

– défiance systématique vis-à-vis de toute autorité mais en même temps féroce besoin d’ordre ;

– peur de voir libertés individuelles être mises à mal par le gouvernement mais en même temps acceptation de mesures liberticides.

La gabegie autoritaire

L’impossibilité de se projeter vers un « après » de plus en plus insaisissable frappe l’écrasante majorité des humains sur la planète. Mais les Français semblent en souffrir plus que d’autres. En cause, sans doute cette avalanche de mauvaises nouvelles mais aussi la gestion particulièrement anxyogène des mesures sanitaires.  

Elle a jeté une lumière crue sur le grand vice de la gouvernance française : la gabegie autoritaire. Elle se traduit par une succession de paperasse à remplir, d’usines à gaz administratives et d’injonctions contradictoires.

Pour tenter de donner à ces colères en fusion un exécutoire, la tronche de premier de cordée du président Macron est idéale. Mais à taper sur un seul individu, on se lasse. Il faut trouver un autre bouc-émissaire plus inquiétant qu’un type dont va peut-être se débarrasser dans moins de deux ans. Un bouc-émissaire, digne de ce nom indigne, ne doit pas présenter un seul visage, sinon lorsqu’il disparaît, vers qui retourner les colères ?

Il rend chèvres les bourrins !

C’est alors que surgit opportunément la figure honnie du Bobo, ce bourgeois-bohème qui rend chèvres tous les bourrins. Un sale type, ce Bobo, un profiteur confit dans son snobisme. Ah, ce que l’on aime le détester !

Mais à quoi ça ressemble, un Bobo ? Sa présence semble tellement évidente qu’elle crève les yeux. Mais justement comment voir un Bobo avec des yeux crevés ? L’auteur de ce blogue – « Un Plouc chez les Bobos » — s’est penché sur le phénomène depuis de longues années. En vain. Il reste insaisissable, ce beau Bobo.

D’ordinaire, on le localise à Paris, bien friqué, pataugeant dans les métiers proches du showbizz et des médias. Mais à ce compte-là, Eric Zemmour est un Bobo. Et même un super-Bobo. Pourtant, personne n’aurait l’idée de le ranger dans cette catégorie. Car le Bobo est de gauche.

 Mais qui demeure à gauche actuellement ? Il n’y a pas foule. Mélenchon ? Si vous l’assimilez à un Bobo, vous risquez la grande baffe. Et puis, il n’est pas assez mondain. Vous imaginez Méluche en train de boire une flûte de Moët et Chandon le petit doigt levé ?

Mais non le Bobo est écolo, voyons ! Il est vrai qu’Eric Jadot semble le mieux placé pour l’incarner. Pourtant, il y a quelque chose en lui qui empêche d’en faire le Bobo-type, peut-être des chaussures à trop grosses semelles ou une façon d’être au monde trop provinciale.

Les télécrates ? Les acteurs ? Les metteurs en scène ? Voilà le summum de la boboïtude ! Mais sur le petit écran, ils débitent d’une même voix leur petit compliment et se ressemblent tellement qu’ils en deviennent transparents. Pour l’incarnation, on repassera !

La force du flou

En fait, le Bobo tire sa force de représentation sur ces nuances de flou. Il s’adapte à toutes les exaspérations. Le danger est que, loin d’être un exutoire, la haine croissante contre lui permette un jour le passage à l’acte. Les contours du Bobo restant imprécis, il peut revêtir toutes les figures de l’autre chargé de tous nos ressentiments.

Et alors, du jour au lendemain, la digue craquera. Il sera trop tard pour crier « Allo Maman, Bobo » !

Jean-Noël Cuénod

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