Ne plus savoir à quoi nous aspirons

A dresser nos forces face la déferlante de décisions autoritaires et destructrices qui s’abat depuis plusieurs décennies avec une virulence sans rémission, nous savons de mieux en mieux ce que nous ne voulons vraiment plus… Mais, à part cela, à quoi aspirons nous ?!

Dans un essai, l’économiste Eloi Laurent classe les indécrottables de la croissance parmi les « enragés » et les « utilitaristes » (Sortir de la croissance, éditions Les Liens qui Libèrent, 2019, page 12). Les premiers « manient la mystification » -en clair, ils nous escroquent-; pendant que les seconds « se bercent d’illusion » -ainsi que toutes celles et tous ceux qu’ils embarquent dans leurs fausses perspectives.

La marche aveugle de la politique française, qui n’est plus qu’économique, se poursuit depuis près de 40 ans. L’ironie du sort a voulu qu’elle soit initiée par le candidat à la présidence de la République qui a le plus suscité d’espoirs populaires, qui ont été très vite déçus.

Alors qu’il est élu depuis moins de deux, le 21 mars 1983, François Mitterrand « fait le choix de rester dans le Système Monétaire Européen et de réduire le différentiel d’inflation (et de hausse des salaires) français, vis-à-vis du partenaire allemand. » (Wikipedia)

 

Nous en sommes toujours là, quelques décennies plus tard; encore plus ficelé qu’à l’époque par les dictats de la Banque Européenne. C’est-à-dire, à continuer à administrer l’austérité, comme les médecins de l’époque de Molière pratiquaient la saignée, qui ne faisait qu’affaiblir inexorablement un patient, qu’ils étaient en réalité parfaitement incapables de soigner.

Le même charlatanisme, imprégné de grands airs et de dogmes abscons, pousse toujours plus avant notre société dans le marasme.

Au fur et à mesure que sa propre maladie progresse et que la pseudo-médecine de l’époque s’avère inefficace, Molière nourrit une animosité croissante à l’égard d’un académisme médical incompétent, mais aussi cynique et cupide.

Telle est, en comparaison, notre situation à l’égard de l’académisme politico-économique actuel, qui fait beaucoup de mal, faute d’être capable de remplir sa mission.

 

A force de n'avoir d’attention que pour la survie, savons encore ce à quoi nous aspirons profondément ?

Continuer à subir une austérité mortifère, nous met dans une situation de graves périls, individuels et collectifs. En nous repliant sur nous-mêmes ; pire, en perdant tout espoir d’amélioration, nous nous condamnons à mourir, comme le grand dramaturge, à force de maux laissés sans remèdes appropriés.

Ces maux, nous les connaissons trop bien. Ils se nomment : chute du niveau de vie, dévastation des écosystèmes, de la société et de l’économie, dépression et perte de vitalité individuelle et collective.

 

Quels sont, au fond, nos besoins ?

Honnêtement, est-ce que nous sommes à même d’avoir une connaissance claire de nos besoins ? Je veux parler d’une position authentique sur ce sujet. Et, qui soit capable de laisser de côté les idées préconçues de la culture ambiante.

Car nous n’avons nullement besoin de croissance. Elle mine en réalité notre présent et compromet gravement l’avenir. Eloi Laurent, cité précédemment, explique que le PIB « est devenu un obstacle à notre compréhension ». Il poursuit ainsi: « plus la croissance est forte, plus les émissions de gaz à effet de serre augmentent ». La croissance ne résoudra pas la crise climatique mais l’accélèrera.

« Le modèle économique dominant qui n’est pas la solution mais bien le problème », comme le précisait Nicolas Hulot, en mars 2019, dans une exhortation aux jeunes générations à ne pas se laisser priver de leur avenir.

 

Nous avons besoin de liens sociaux de qualité et d’une relation saine avec notre environnement. Ceci nous a été graduellement et inexorablement confisqué par une économie d'un sauvage néolibéralisme, qui offre pleinement au jour sa mentalité de pillage des ressources et de mépris de l’humanité.

Ce n’est tout de même pas trop demander; un peu de chaleur humaine et de respect du vivant. Une économie qui ne compromet pas notre devenir et la possibilité de vivre décemment, sans pression continuelle et destructrice.

Sur ce plan, la caste dirigeante s’est totalement discréditée.

Yona Friedman le déplore en ces termes : « L’existence d’un « Etat mafia » est la conséquence de l’impossibilité du maintien de l’Etat démocratique classique dès que les dimensions de l’Etat dépasse certaines limites. » Cette observation ne manque pas d’être en parfaite résonance avec les évènements d’actualité nationale et internationale ; mais, aussi, avec les si tragiques évènements de l’histoire.

Il va nous falloir resserrer nos liens, comme les mouvements sociaux tentent de le faire, sans encore y parvenir vraiment.

 

Mais, c’est aussi dans notre quotidien le plus ordinaire, qu’il convient d’exiger plus de dignité et de respect de nos valeurs humaines et personnelles. Pour cela, il va nous falloir déjouer un système résolument absurde, nocif, autoritaire et suicidaire.

Ne pas reconduire une grave erreur, qui consiste à accepter de subir les impostures relationnelles. Ce n’est pas  parce qu’une majorité de personnes le font encore inconsciemment ou par lassitude, que cela doit durer.

Il nous faut agir concrètement jour après jour, individuellement et collectivement pour revitaliser notre vie sociale, préserver notre psychisme individuel, redynamiser les écosystèmes naturels, et… refondre l’économie, elle-même.

Je livre trois pistes pour avancer concrètement dans ces directions.

 

La première repose sur le constat qu’une société n’est solidaire et dynamique qu’à une échelle humaine, celle des communautés locales ou des réseaux de personnes vraiment liées par les valeurs qui leurs sont chères. ces dernières peuvent même se constituer à distance.

C’est là où je peux trouver une place digne et où peut se constituer un renouveau social de qualité et durable, qui inévitablement va questionner l’illégitimité flagrante des décisions hautaines et hors de propos.

 

La seconde concerne le principe encore évident, il y a quelques décennies, selon lequel, vis-à-vis de la nature, la bonne idée consiste à interagir plutôt que détruire ; et, donc, à considérer la nature comme une alliée. Cela est d’autant plus judicieux aux prémices du réchauffement climatique, où il va falloir savoir interpréter les mécanismes en jeu ; et adapter nos modes d’action en conséquence.

La gestion du cycle de l’eau est un bon exemple. Des catastrophes imputées au réchauffement climatique pourraient être évitées par une gestion appropriée des ressources naturelles. Cela commence par la gestion de l’eau, le bien commun le plus précieux, garant de la vie. Et dont le cycle en relation avec le couvert végétal est un puissant régulateur du climat. Un paradoxe qui s'accentue: trop d'eau par moment, manque d'eau à d'autres moments. Le sujet du cycle de l’eau revient sur le tapi avec les perturbations qu’entrainent les erreurs commises dans sa gestion. Le changement climatique accentue la gravité des conséquences de ces erreurs ; et, rend encore plus impératif la nécessité d’y remédier.

 

La dernière piste concerne la philosophie de l’économie elle-même. Je ne veux, au fond, contribuer qu’à une économie économe et humaine. Une économie qui prend soin des êtres humains, de tous les êtres vivants et de leurs écosystèmes.

Cette économie conçue en tant que moyen et non en tant que finalité n’est pas l'« horreur économique » que Viviane Forrester a brossée dans son essai paru en 1996 aux éditions Fayard, où elle « dénonce les discours quotidiens, qui masquent les signaux d'un monde réduit à n'être plus qu'économique (ou même pire : financier, virtuel) » (Source Wikipedia)

Une économie digne de ce nom  se dispense d’une hiérarchie arbitraire, absurde, violente et perverse. Dans le cas des relations avec la nature, donner des ordres pour obtenir toujours plus de rendement des cultures et de l’élevage est d’autant plus cynique et irresponsable, que cela vient de personnes qui sont totalement ignorantes des réalités du vivant, de ses cycles et des aléas climatiques.

Iona Friedman (Utopies réalisables, éditions L’Eclat, 2008) montre qu’une société où peuvent se déployer des échanges pleinement humains est fondée sur une économie de l’abondance naturelle ou organisée ; à l’opposé de la rareté, résultant d’une économie de compétition. Il rappelle que l’économie d’abondance par excellence est celle de la nature. Ce modèle est viable, si les êtres humains interagissent judicieusement avec elle; la prédation n’étant évidemment pas le modèle intelligent.

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