Justice climatique: questionner le discours écologiste par l’écoféminisme

En 2019, je débute un master études sur le genre avec les universités de l'ouest. C'est le début d'une réflexion pour dévoiler et comprendre l'articulation entre les combats écologistes et féministes. Une articulation, qui pour certain.e.s, nuirait à la cause écologique en détournant le regard des citoyen.ne.s vers des sujets mineurs et dont je pense au contraire qu'elle la renforce.

Le 7 septembre 2018, 700 scientifiques français signaient une tribune dans le journal Libération[1] pour exhorter les décideurs politiques – gouvernements et parlement – à mettre en œuvre les solutions pour relever le défi climatique. Après le succès public de la COP 21 à Paris, ils demandaient que les gouvernements ne soient plus seulement dans le discours incantatoire en faveur de la protection de la planète mais dans la mise en œuvre de politiques publiques permettant d’atteindre des objectifs ambitieux de réduction des gaz à effet de serre à l’horizon 2030. Quelques jours plus tôt, le 28 août 2018, Nicolas Hulot démissionnait du gouvernement puisque l’écologie n’était, selon lui, pas la priorité du gouvernement d’Emmanuel Macron. Suite à cette démission, le 29 aout 2018 fut organisée une marche pour le climat, qui fut suivie de nombreuses autres au cours des années 2018 et 2019.

Depuis ces mobilisations les questions climatiques restent fortement présentes dans le débat public. Ainsi en décembre 2018, quatre ONG annonçaient assigner l’État français en justice devant le tribunal administratif de Paris afin de faire reconnaître l’obligation de l’État à agir pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C. Une pétition de soutien à cette démarche est lancée sur internet. Elle recueillit plus d’un million de signatures en 48 heures et dépassa deux millions de signataires en moins de 3 semaines, ce qui reste un record inégalé. De même, on assista à la grève climatique mondiale des lycéens, menée par Greta Thunberg ou encore aux victoires électorales de partis verts au niveau européen et français. En 2019, les écologistes renouent avec les succès électoraux : 3 millions de voix aux européennes; de multiples victoires aux municipales Lyon, Marseille, Bordeaux, Strasbourg, Poitiers, Besançon ou encore Grenoble.Cependant fin 2018 naquit également un mouvement spontané et atypique, le mouvement des Gilets jaunes, qui réunit des personnes peu habituées à la mobilisation syndicale ou politique. L’élément déclencheur de cette mobilisation fut la hausse prévue au 1er janvier 2019 des taxes sur le carburant.

En effet, la décision d’augmenter la taxe carbone instaurée en 2015, afin de se rapprocher du véritable prix du carbone et des dégâts climatiques et environnementaux qu’il engendre, a provoqué un mouvement de protestation de grande ampleur.

L’étonnement face au mouvement des Gilets jaunes démontre la faible prise de conscience des effets de cette taxe sur le budget fortement contraint de certains ménages et plus globalement, de l'impact différencié du dérèglement climatique. En effet, la transition d’un modèle fondé sur les énergies fossiles et la consommation de ressources naturelles sans limite à un modèle fondé sur le respect des limites planétaires, implique nécessairement des changements profonds dans les modes de vie. La capacité à s’adapter à ces changements diffère selon la situation des personnes.Ainsi la taxe carbone pèse plus fortement sur les ménages les plus pauvres. Lors du débat organisée par Médiapart sur Comprendre le mouvement des gilets jaune[2], Lucas Chancel, co-directeur du Laboratoire sur les inégalités mondiales et chercheur à l’IDDRI-Sciences, rappellait que la taxe carbone représentera 1 % du budget des 10 % des plus modestes et 0,2 % du budget des 10 % les plus riches. Celle-ci impactera donc 5 fois plus le budget des ménages modestes.

Dans son article «Quelle égalité pour l’écologie politique?[3] », Catherine Larrère écrit d’ailleurs que les écologistes nient les inégalités environnementales[4]. Ainsi les écologistes ne prendraient pas en compte la part importante de la population qui est dépendante de la voiture et pour laquelle le coût de l’essence pèse de manière significative dans leur budget.

La questions se pose de savoir si ce sont les politiques écologistes qui sont inégalitaires ou le manque de politique écologique dans une situation de dégradation de l'environnement?

Cyria Emelianoff dans son article « La fabrique territoriale des inégalités environnementales[5]» constate une recherche de plus en plus forte d’aménité environnementale. Une aménité est un ensemble d’éléments contribuant à l’agrément d’un lieu pour ceux qui y vivent : climat, paysage, ambiance. Cette recherche d’aménité environnementale entraîne une augmentation des prix et donc in fine une occupation par une population aisée des espaces les plus qualitatifs. Celle-ci va de pair avec une exclusion des plus pauvres vers des territoires de moindre qualité environnementale. Elle décrit ainsi ce phénomène, « cette dynamique de ségrégation socio-spatiale, que constitue l’accaparement, par les plus riches, des aménités de grande qualité environnementale d’un côté et la concentration des risques, à proximité des populations les plus modestes, de l’autre. »

Dans son article elle montre bien comment les inégalités se creusent par le bas – une plus grande exposition aux risques environnementaux des plus pauvres – mais également par le haut – une accaparation par les plus riches des espaces de grande qualité environnementale. Loin de l’image que l’on peut en avoir, l’accès à un environnement sain n’est pas socialement neutre. C’est qu’Éloi Laurent désigne comme des inégalités d’exposition, de sensibilité et d’accès.

Dans un système où ce qui est rare est cher, les politiques environnementales peuvent accentuer ces inégalités d’accès en préservant des espaces qui sont occupés principalement par des populations riches.

Cependant, si la dégradation de l’environnement peut favoriser l’attrait des espaces encore préservées, on ne peut ignorer que la ségrégation socio-spatiale n’a pas attendu les politiques écologistes pour se développer. Éloi Laurent, dans son article « Mesurer et réduire les inégalités environnementales en France » reprend les travaux de Lucie Laurian, Richard Funderburg  « Environnemental Justice in France ? A spatio-Temporal Analysis of Incinerator Location[6] ». Ces travaux démontrent que « les villes dont les habitants ont des revenus les plus faibles et qui comptent dans leur rang la plus forte proportion d’immigrés sont bien plus exposés au stockage de déchets dangereux que les autres communes[7]». Dans ce cas, il pourrait être logique de supposer qu’en raison d’un faible revenu les populations modestes s’installent à proximité d’installation à risque. Cette situation existe bien évidemment, mais l’inverse est également vrai. La puissance publique installe des équipements dangereux (plateforme chimique, incinérateurs…) ou impactant la qualité de vie (autoroute) à proximité des populations considérées comme les plus faibles. Ainsi « non seulement la présence d’un incinérateur est positivement corrélée à la présence de personnes à faible revenu et d’immigrés mais de surcroît les nouveaux incinérateurs sont installés à proximité des populations vulnérables et non l’inverse […]. Dans le cas français, la situation est encore plus simple : pour 1 % de population d’origine étrangère en plus, une commune voit augmenter de près de 30 % la probabilité de voir s’installer sur son territoire un incinérateur[8]»

Les grandes crises écologiques agissent à la fois comme un révélateur des inégalités sociales existantes, mais aussi comme un accélérateur : en effet les populations les plus en difficulté sont moins en capacité de se protéger des impacts de ces crises.

Ainsi dans son article Eloi Laurent rappelle que 90 % des 14 000 décès lors de la canicule de 2003 sont liés à des causes sociales (isolement, pauvreté). Aussi, lorsqu’on parle de « public sensible » la question n’est pas seulement celle de l’âge mais aussi celle des conditions de vie des personnes auxquelles il est fait référence. Ainsi l’illusion est donnée que toute personne de plus de 65 ans est exposée au même risque quel que soit son niveau de vie.

Les inégalités environnementales sont d’autant plus injustes que les personnes qui souffrent le plus de la dégradation de l’environnement sont celles qui ont le moins contribué à cette dégradation.  

Dans un rapport Oxfam de 2015, l’ONG montrait que la moitié la plus pauvre de la population mondiale est responsable de seulement 10 % des émissions de CO2 alors qu’elle vit en grande majorité dans les pays les plus vulnérables au changement climatique. Parallèlement, environ 50 % des émissions mondiales sont imputables aux 10 % les plus riches des habitants de la planète.

Ainsi ces inégalités environnementales impactent doublement les populations qui en souffrent, à l’inégalité d’exposition aux risques (montée des eaux, sécheresse, pollutions de l’air…) s’ajoute l’inégalité de capacité pour s’en prémunir. Si le dérèglement climatique, l’artificialisation sols ou la chute brutale de la biodiversité est une menace latente pour l’humanité, elle est une menace directe pour les populations les plus pauvres ayant moins de ressources, notamment financières, pour se protéger.

Le mouvement des gilets jaune est ainsi l’incarnation de ces inégalités environnementales et le rappel que contrairement à un discours communément admis, l’écologie n’est pas une question consensuelle.

Ce fait nous est rappelé par Pierre Charbonnier, dans sa tribune « L’écologie ne nous rassemble pas, elle nous divise[9] ». Il y remet en question une vision universaliste de l’écologie qui considère que face à la menace climatique s’efface toutes les différences sociales, politiques, géographiques, pour ne laisser place qu’à humanité réunie autour de sa condition de terrien·ne·s. Si le discours écologiste universaliste est ancien, Pierre Charbonnier juge qu’il est aujourd’hui « contre-productif[10] » car ce discours élude une vérité inconfortable : « l’écologie, c’est-à-dire la volonté de rendre la reproduction d’une société des égaux et la reproduction du milieu compatibles à long terme, nous divise plus qu’elle nous rassemble[11] ». Il souligne plusieurs lignes de fracture autour desquelles une société peut se diviser autour de la question de l’écologie. La question écologique oppose les gouvernements qui font de la sauvegarde du modèle économique actuel, dépendant des énergies fossiles et de l’extractivisme, une priorité et les acteurs politiques, principalement issus de la société civile, défendant la transition écologique. Elle oppose les bénéficiaires du système capitaliste à la majorité de la population et plus généralement celles et ceux qui participent à une économie de prédation et celles et ceux qui essaient de préserver ou construire du collectif. Enfin elle divise les « groupes sociaux et géographiques inégalement exposés aux risques que provoquent le réchauffement climatique »[12].

Bien que la menace le dérèglement climatique concerne chacun·e d’entre nous, puisque c’est la survie de l’espèce humaine qui est en jeu, elle nous oblige à repenser la question de l’universalisme.En effet, il semble nécessaire de poser une question longtemps peu prise en compte par les pensées écologistes dominantes :

lorsque l’on interroge les relations de l’homme avec la nature, de quel homme parle-t-on ?

Il est aujourd’hui scientifiquement accrédité que l’échelle des impacts des actions de l’être humain en font aujourd’hui une force géologique qui entraine des changements structurels et potentiellement mortels au sein de notre environnement : augmentation des températures, extinction des espèces, etc. Face à cette nouvelle réalité de nouveaux récits sont en train de se construire. Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz reviennent, lors de leur intervention au colloque sur l’Ecologie politique de janvier 2014, sur les grands récits de l’Anthopocène, et notamment le discours naturalisant actuellement dominant dans les milieux scientifiques. Ce discours naturalisant met en scène un « anthropos indifférencié[13] » qui a altéré le système terre. Ce discours dépasse aujourd’hui fortement les cercles scientifiques et se retrouve dans des discours politiques et médiatiques : celui d’une humanité qui est tout entière confrontée à un immense défi et dont nous sommes chacun·e responsables des causes comme des solutions à apporter.

« Le grand récit dominant de l’Anthropocène s’apparente en effet à une épopée en ce qu’il exalte un grand sentiment collectif (le fait d’appartenir à l’espèce humaine) dans lequel le protagoniste est engagée de façon indifférenciée (absence d’intériorité, ici donc de réflexivité et de conflictualité) et pris involontairement dans un destin qui le dépasse, où ni la catégorie de l’action, ni celle des agents ne sont clairement dessinées[14]. »

Certains discours écologistes ont donc tendance à créer un sujet politique potentiellement universalisant, un « Nous êtres humains », menacé par le dérèglement climatique.

Cependant, le monde dans lequel se déroulent les crises environnementales est le fruit d’histoires particulières, d’un système économique capitaliste dominant. De même ces crises se déroulent des sociétés construites autour de la différenciation et la hiérarchisation des sexes – le patriarcat.

Dans ce cas, il n’est plus possible de considérer que chaque être humain comme également responsable des dérèglements en cours et le « Nous êtres humains  » doit être déconstruit.

Le féminisme, en tant que mouvement aspirant à l’égalité des sexes, pose nécessairement la question des rapports de pouvoir engendrant les inégalités entre hommes et femmes. L’écoféminisme est ainsi une manière de poser la question des rapports de pouvoir et des hiérarchies qu’ils entrainent dans la société. Il existe ainsi de nombreux outils théoriques permettant de questionner un « Nous êtres humains[15] » indifférencié et de penser l’imbrication des processus de domination. En effet, comme l’écrit Elsa Dorlin « la théorie féministe et les études sur le genre et les sexualités sont actuellement l’un des rares champs de recherche à affronter avec autant de perspicacité et de probité intellectuelle l’analyse des mécanismes entremêlés de la domination[16] »

Les outils forgés par les pensées féministes, et notamment l’écoféminisme, pour décrire les mécanismes de domination et la manière dont ils s’entremêlent, peuvent-ils nous aider à questionner le « nous » auquel nous faisons référence dans le discours écologiste et à penser la multiplicité d’expériences face à la question environnementale ?

Une question à laquelle on ne peut répondre en un seul article. Une question qui nécessite d'explorer la manière dont on peut penser l'écologie depuis une perspective féministe pour créer un récit écologiste, une politique écologiste, qui prend chacun.e d'entre nous en compte. 

 

 

Les références de l'article

[1] Tribune Collective, Réchauffement climatique : « Nous en appelons aux décideurs politiques », Libération, 7 septembre 2018 : https://www.liberation.fr/planete/2018/09/07/rechauffement-climatique-nous-en-appelons-aux-decideurs-politiques_1677176

[2] https://www.mediapart.fr/journal/france/211118/comprendre-le-mouvement-des-gilets-jaunes

[3] C. Larrère, « Quelle égalité pour l’écologie politique », Les inégalités environnementales, C. Larrère (dir.) Paris : Presses universitaires de France, 2017, 93 p.

[4] Cette réflexion sur les inégalités environnementales a fait l’objet d’un premier développement dans un article de blog : https://cyriellechatelain.wordpress.com/2018/12/06/lecologie-une-politique-pour-les-riches-partie-ii/

[5] C. Emelianoff, « La fabrique territoriale des inégalités environnementales », in Les inégalités environnentales, C. Larrère (dir.), Paris, Presses universitaires de France, 2017, 93p

[6] E. Laurent, « Mesurer et réduire les inégalités environnementales en France », in Les inégalités environnentales, C. Larrère (dir.), Paris, Presses universitaires de France, 2017, p 40

[7] Ibid

[8] Ibid p. 41

[9] P. Charbonnier, « L’écologie ne nous rassemble pas, elle nous divise », Le Monde, 14 mai 2020 : https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/05/14/pierre-charbonnier-l-ecologie-ne-nous-rassemble-pas-elle-nous-divise_6039590_3232.html

[10] Ibid

[11] Ibid

[12] Ibid

[13] C. Bonnueil, P de Jouvancourt « L’histoire, la Terre et nous. Quelle histoire de l’anthropocène ? » In Actes du colloque Penser l’écologie politique : sciences sociales et interdisciplinarité, Paris, janvier 2014, p 133.

[14] C. Bonnueil, P de Jouvancourt « En finir avec l’épopée récit, géopouvoir et sujets de l’anthropocène », in De l’univers clos au monde infini, E. Hache, Bellevaux, Edition Dehors, 2014, p 69.

[15] E. Dorlin (dir.), Sexe, race, classe, pour une épistémologie de la domination. Paris : Presses universitaires de France, 2009, p. 10

[16] E. Dorlin (dir.), op. cit, p. 5.

[17] E. Hache (dir.), De l’univers clos au monde infini, E. Hache, Bellevaux, Edition Dehors, 2014, p. 17

[18] M. Ferdinand, Penser l’écologie depuis le monde caribéen : Enjeux politiques et philosophiques de conflits écologiques (Martinique, Guadeloupe, Haïti, Porto Rico), Thèse de doctorat de l’université de Paris 7 Diderot, 2016, p13.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.