De l'utilité des fabulistes en politique

Notre jeunesse scolaire a baigné dans les fables de La Fontaine, Florian et parfois quelques autres. Le par cœur a dans ce cas du bon, il nous lie à jamais à ces bijoux de poésie qui sont autant de repères de morale et de sagesse populaire.Une fable m'installe en fiction. J'y entre, j'y rêve. Mais la morale finale me fait retomber sur le plancher des vaches. Et la sentence m'apporte une leçon qui dit sans dire expressément, sur le mode de la métaphore, porte ouverte à la pluralité des allusions. Je sais toujours que l'animal renvoie à l'homme, mais à qui précisément ?Mettre la politique en fable est filer l'art délicieux du double langage.

Notre jeunesse scolaire a baigné dans les fables de La Fontaine, Florian et parfois quelques autres. Le par cœur a dans ce cas du bon, il nous lie à jamais à ces bijoux de poésie qui sont autant de repères de morale et de sagesse populaire.
Une fable m'installe en fiction. J'y entre, j'y rêve. Mais la morale finale me fait retomber sur le plancher des vaches. Et la sentence m'apporte une leçon qui dit sans dire expressément, sur le mode de la métaphore, porte ouverte à la pluralité des allusions. Je sais toujours que l'animal renvoie à l'homme, mais à qui précisément ?
Mettre la politique en fable est filer l'art délicieux du double langage.

Une fable sur la croissance

Michel Serres intervenait ce dimanche 20 février sur une chaîne de radio pour traiter du thème de la décroissance. Le philosophe qui a une grande connaissance des arts, qu'il marie à celle des sciences, se mit en devoir d'expliquer que croissance et décroissance relèvent de la même échelle, qu'elles fonctionnent en fait de concert. L'une se nourrit de l'autre, et inversement.

Pour construire son propos, il en appela à la fable de La Fontaine Perrette et le pot au lait. Perrette part à la ville, bien « troussée » comme dit le poète, et la tête truffée de rêves. L'imagination aidant, elle convertit allègrement son lait en « un cent d'œufs », force poulets, un bon cochon à revendre, une vache et son veau, un grand troupeau en grasse prairie...Mais patatras, le lait tombe et « adieu veau, vache, cochon, couvée » ! Perrette se retrouve « gros Jean comme devant » !

Michel Serres venait ainsi d'argumenter sur le capitalisme : logique de la croissance indéfinie, crise(s) et catastrophe(s) ; croissance folle menant à décroissance rapide ; une affaire de « bulles », « spirales » et « boucles » !

Si l'on veut changer de système, il faut changer d'échelle. Et écouter alors Edgar Morin, qui opte pour la mutation radicale, ce « saut qualitatif » qu'il nomme « métamorphose ».

Une fable sur le libéralisme

Parcourons encore un instant l'univers des fabulistes pour continuer à parler politique.

Bernard Mandeville est un philosophe et économiste du XVIIIème siècle qui publia en 1714 une fable politique en prose, La Fable des abeilles, où il décrivait à sa manière la société anglaise : « une ruche corrompue et prospère ».

Dans une ruche spacieuse marquée par une « sage abondance », subsistent parmi les abeilles des fripons, des fainéants parce que « l'harmonie dans un concert résulte d'une combinaison de sons qui sont directement opposés ». Est-ce un mal ? Que nenni, selon Mandeville. « Il faut que la fraude, le luxe et la vanité subsistent, si nous voulons en retirer les doux fruits...Le vice est aussi nécessaire dans un Etat florissant que la faim est nécessaire pour nous obliger à manger. Il est impossible que la vertu seule rende une Nation célèbre et glorieuse » !!!

La fable eut son petit succès à l'époque. L'argument qu'elle développe concerne l'égoïsme et l'altruisme. La thèse un brin scandaleuse qu'elle soutient est qu'en société, l'égoïsme est tout à fait nécessaire, les vices contribuant à cimenter le bien public. Si un libertin agit par vice, « sa prodigalité donne du travail à des tailleurs, des serviteurs, des parfumeurs, des cuisiniers et des femmes de mauvaise vie, qui à leur tour emploient des boulangers, des charpentiers, etc. ». Tout libertin devient de ce point de vue économique un bienfaiteur de l'humanité !

Par extension, le libéralisme, qui repose sur l'égoïsme et l'individualisme, serait alors le système politique le plus prospère où « les vices privés font le bien public ». Mandeville fut parfaitement compris par Adam Smith, l'un des pères du libéralisme qui écrivait : « ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger qu'il faut espérer notre dîner, mais de leur propre intérêt ».

Il en est de nos jours qui croient dur comme fer au libéralisme. Pour eux, foin de la solidarité, car elle est vertu qui coûte cher à la ruche sociale.

Pour une fable moderne de la fraternité

La Fontaine croque la vie sociale et le monde des puissants avec la distance du grand moraliste à qui il ne faut pas en conter ; Mandeville est tellement impliqué dans sa croyance qu'il se perd dans le bourbier « du calcul égoïste ».

Il nous faut d'urgence un fabuliste moderne pour chanter la ruche bourdonnante où vibrerait le bel esprit de fraternité. Bien sûr, si et seulement si les abeilles vertueuses survivent au mal insidieux qui les massacre actuellement.

Noël Nel

http://www.da-nancy.fr/content/de-l-utilite-des-fabulistes-en-politique

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