Restitution e(s)t migration: de la valeur des objets et des sujets

De la valeur des objets, des sujets et de l'agenda politique en ces temps de restitution du patrimoine et d'externalisation des frontières.

Restitution e(s)t migration : de la valeur des objets, des sujets et de l’agenda postcolonial

En juin 2006, l’inauguration du Musée du quai Branly, sous l’égide d’un « dialogue des cultures » avait été liée aux « émeutes de banlieue » intervenues quelques mois plus tôt à la suite de la mort de deux jeunes gens, Zyed Benna et Bouna Traoré, le 27 octobre 2005. Aminata Traoré écrivait alors une phrase restée célèbre « Nos œuvres ont droit de cité là où nous sommes, dans l’ensemble, interdits de séjour ». L’ancienne ministre de la Culture du Mali poursuivait en interpellant les œuvres d’art africain exposées au Musée du quai Branly, comme autant de témoins de la condition de leurs créateurs, autant de sujets doués de parole et d’action :

« N’entendez-vous pas, de plus en plus, les lamentations de ceux et celles qui empruntent la voie terrestre, se perdre dans le Sahara ou se noyer dans les eaux de la Méditerranée ? N’entendez-vous point les cris de ces centaines de naufragés dont des femmes enceintes et des enfants en bas âge ? Si oui, ne restez pas muettes, ne vous sentez pas impuissantes. »[i]  

Impuissance des objets, impuissance des sujets. Nous étions alors bien avant la dite « crise migratoire » et se réaffirmait déjà ce lien étroit entre valeurs des objets et des sujets, entre œuvres désirées et sujets indésirables. Cette association revient aujourd’hui : hasard du calendrier, ou fin calcul politique, la restitution prônée par le rapport remis au chef de l’Etat par Bénédicte Savoy et Felwine Saar, intervient peu ou prou au même moment que la mise sous séquestre de l’Aquarius, et dans un contexte plus général de politique de contrôle migratoire et de criminalisation de l’aide humanitaire et de la solidarité. Alors que des personnes continuent de mourir, journellement, dans les eaux froides de la Méditerranée, dans l’effroi et la terreur, que la forteresse Europe n’a jamais été si bien nommée, qu’un peuple en errance se forme et sombre, des portes de Paris aux marches calaisiennes du Royaume Uni, non pas apatride mais « dubliné », la restitution possible est présentée comme un acte de reconnaissance, de justice et d’équité.

Certes, on ne peut que se réjouir que la question de la restitution soit si clairement posée aujourd’hui (enfin !), immédiatement suivie d’effets pour quelques œuvres du Bénin et du Cameroun, que les avis soient nombreux – et significatifs des positions de chaque partie. La portée du rapport et des décisions est forte, interrogeant tous les détenteurs de ces patrimoines des « autres » au double sens de l’expression : d’autres et des autres – l’auteur de ce texte le sait d’autant mieux après 25 ans d’engagement sur ces sujets. On remarquera pourtant qu’une fois encore, c’est toujours du même lieu, et toujours les mêmes, qui décident de l’ouverture pour les unes et de la clôture pour les autres, du calendrier et des modalités possibles d’un agenda postcolonial (?).

Tout à coup, il devient possible de restituer, tout de suite, avec des bénéfices de représentation immédiats. Le politique ne nous a pas habitué à une telle mansuétude. On se prend alors à se demander quelles en seront les retombées diplomatiques, les rapprochements et contrats associés, l’influence en termes de soft ou hard power, les transactions souterraines. Le fait du prince… Faut-il le rappeler  ? Les hommes et femmes qui souffrent ou périssent durant le parcours migratoire, qui fuient des Etats voyous sinon des dictatures soutenues par la France appartiennent pour une bonne part aux peuples qui ont produit – et continuent de produire -, ces œuvres d’art si estimées en France et en Occident - que dorénavant un Président veut bien rendre dans le même temps qu'il renforce l’externalisation des frontières -, que la Libye – et bientôt le Soudan -, deviennent après le Niger les frontières de l’Europe, ou encore que les frais universitaires s’accroissent considérablement pour les étudiants non-européens et non-émergents – toujours les mêmes de l'autre côté en somme,  justement ceux qui avaient encore, difficilement, accès légal en France et en Europe.

Comment le Bénin, ou le Cameroun ou le Sénégal ou le Mali, ou d’autres pays encore refuseront-ils demain, s’ils le souhaitent, les mesures européennes ou les incitations françaises de contrôle migratoire en ces temps de restitution de leurs œuvres d'art ? Comment comprendre aussi, à l’échelle européenne et particulièrement dans une Italie qui vient de durcir sa politique d'asile, la souillure déclarée des corps – et de vêtements prétendument infectés par le HIV, on atteint là à Catane un degré d’abjection sans équivalent encore  -, en une époque où subitement un chef d’Etat d'un pays voisin veut bien accéder aux demandes répétées, depuis plusieurs décennies, pour le corps de l'art provenant d’Etats d’Afrique?

Et d’ailleurs pourquoi eux seuls, francophones en majorité, comme si le colonial n’avait pas saisi et spolié dans tous ses territoires dominés, dans ce qui se nommait alors l’Indochine par exemple - moins de "migrants"  peut-être ? -; ou dans les pays du Maghreb - moins dominés peut-être ? ou bien situés autour d'un "berceau" méditerranéen devenu le tombeau de l'Europe ? -;  en Ethiopie - à la suite de la mission Dakar-Djibouti, qui n'avait pas, elle, de telles limites territoriales et linguistiques - ?   

Et tout le monde de se rappeler soudain, à foison, les effets désastreux de ces spoliations coloniales, leur nécessaire réparation. La proposition n'est pas neuve, mais elle vient à point. Ce n’est pas le fait même de la restitution qui pose problème, au contraire. C’est l’absence d’un débat public élargi sur le colonial qui pose question. Parce qu’à voir l’agenda politique dans son ensemble, dans lequel s’emboîte l'agenda postcolonial,  l’injonction est claire : reprenez vos œuvres puisque vous les réclamez avec insistance, mais gardez vos sujets ; faites-en ce que bon vous semble, mais chez vous. La question des objets et des œuvres est donc en passe d’être résolue, du moins s’ouvre un champ de possibles. Et celle des sujets (refusés, jetés à la rue, évalués au faciès, errants, victimes de violence, assassinés)  ?

Les oeuvres ne suffisent pas. Ne suffisent pas à masquer. 

Alexandra Galitzine-Loumpet

 

[i] http://www.multitudes.net/ainsi-nos-oeuvres-d-art-ont-droit/

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