Gilets jaunes : du complotisme d’en bas au méta-complotisme d’en haut ?

« Il apparaît bien, et avec une irréductible évidence que c’est d’une étonnante effervescence mythologique que n’ont cessé d’être accompagnés les bouleversements politiques des deux derniers siècles de l’histoire européenne » notait Raoul Girardet dans Mythes et mythologies politiques en 1986.

33 plus tard, il semble manifeste que l’effervescence mythologique, si elle a évolué dans ses formes et incarnations, et nous pensons notamment aux grandes idéologies politiques qui ont fait et défait le XXème siècle ou aux mythes qui accompagnent notre époque, demeure tout aussi opérante. Les vœux aux Français d’Emmanuel Macron ont, à ce titre, ouvert une nouvelle séquence entre mystique républicaine réaffirmée et ébauche d’une mythologie politico-informationnelle.

La dénonciation des « porte-voix d’une foule haineuse », phrase, ciselée, percutante et polarisante, dont Emmanuel Macron n’est guère avare depuis le début de sa carrière politique, a retenu toutes les attentions. Les Gilets jaunes se sont sentis doublement méprisés par ces vœux où, loin d’être des figures centrales, ils ont constitué, en réalité, au cours de ces 16 minutes d’allocution l’innomé et le négatif. D’ailleurs, dans une lettre ouverte, adressée le 3 janvier à Emmanuel Macron, les Gilets jaunes du collectif « La France en colère », réagissant aux vœux du président, dénoncent les doubles blessures infligées par le pouvoir, tant physiquement par l’usage de la force contre eux, que par les mots et les paroles. Refusant de leur octroyer une quelconque forme de légitimité politique, Emmanuel Macron les a appréhendés uniquement à l’aune du comportement déviant, marginal et criminel, de certains Gilets jaunes, ou se revendiquant comme tels. Là encore, les Gilets Jaunes ont conscience de la portée de ce discours, ou de ce non discours à leur égard, et reprochent au président de « les accuse[r] sans les nommer »

Cette approche quasiment synecdotique des Gilets jaunes, où la focale est pointée sur les égarements et les exactions d’une partie, questionne nécessairement. De la même manière que l’emploi du mot « foule », par-delà une explication par la seule dialectique verticalité/horizontalité et par une forme de mépris des « gens d’en haut », ouvre d’intéressantes lignes de fuite sur le narratif qui anime l’Élysée ces derniers temps. Face à l’impensé macronien du mouvement des Gilets jaunes, dont les ressorts et les motifs profonds sont exclus du discours, Emmanuel Macron reprend en réalité à son compte l’antienne, entendue ces dernières années dans la plupart des chancelleries occidentales, selon laquelle les « passions tristes » du peuple , loin d’être la résultante logique d’une trahison des élites politiques, résulteraient d’une dissolution du rapport à la vérité. 

Cet ébranlement du rapport à la vérité est souvent résumé à deux narratifs puissants : une forme de techno-déterminisme des réseaux sociaux, qui conditionneraient via leur configuration une partie de la structuration du discours des utilisateurs, et les menaces informationnelles que font peser des officines et des pays étrangers (où la Russie occupe une place de choix). C’est à l’aune de ces deux axes qu’il convient de décrypter et de décoder le discours d’Emmanuel Macron. Ces vœux s’inscrivent dans la continuité du narratif relatif aux Gilets jaunes porté par Mounir Mahjoubi, le secrétaire d’État au numérique, contre les fausses informations qui viennent, selon lui, nourrir les « inquiétudes des manifestants » et les nations qui ont la « volonté d’influencer les démocraties occidentales pour les déstabiliser »

Dans la construction des vœux, la séquence sur la dénonciation des foules intervient à la suite d’un passage long et appuyé relatif à la vérité, et les menaces qui gravitent autour d’elle selon la grille de lecture macronienne. La démocratie selon Emmanuel Macron est menacée, tant en raison d’un dialogue et d’un débat démocratique affaiblis par les « mensonges » et les « ambiguïtés », qu’à cause, des « fausses informations, des manipulations et des intoxications ». Le rythme ternaire de cette énumération dramatise au maximum la question des fake news qui agite aujourd’hui toute une partie des élites dans les démocraties occidentales ; comme avant elles les discours complotistes et autres discours de haines.

Les « foules haineuses », créées en partie par les réseaux sociaux, sont donc tout à la fois, si l’on en suit la logique qui structure les vœux, les acteurs et les victimes de ce relativisme informationnel condamné avec vigueur.

S’il est martial, tranchant par-là même avec un décorum sobre, le discours d’Emmanuel Macron se veut menaçant, davantage par son fond que par la forme. Tout concourt à assimiler ces foules à celles décrites par Gustave Le Bon, et qui se caractérisent, selon ce dernier, par leur « suggestibilité », leur « impulsivité » et par leur « crédulité ». Pour l’auteur de la Psychologie des foules, « dans la foule, l’exagération d’un sentiment est fortifiée par le fait que, se propageant très vite par voie de suggestion et de contagion, l’approbation dont il devient l’objet accroît considérablement sa force ». S’il n’emploie évidemment par le terme de fake news, le sociologue français perçoit et décrit avec précision la manière dont cet agrégat d’individus peut être manipulé par des porte-voix, aux qualités diverses.

Dans la vision d’Emmanuel Macron, les foules décrites sont nécessairement en dehors de l’arc républicain, du seul fait de leur comportement, de leur éthos et de leurs pulsions. Leur dimension criminelle prend le pas sur leur dimension politique, dont on va vu précédemment, qu’à dessein, elle ne leur est pas accordée. De la même manière que les syndicalistes et les acteurs politiques proches de l’extrême gauche alarment depuis plusieurs mois sur la criminalisation de l’action syndicale, ces vœux, portent en germes, certains ressorts d’une criminalisation de l’action politique, dont l’interpellation d’Éric Drouet dans le quartier de la Concorde le 2 janvier dernier serait un exemple de ce tournant que d’aucuns qualifient de répressif et d’autoritaire du pouvoir.

Gramsci a théorisé le couple consentement/coercition, et qualifié l’État, cette symbiose selon le penseur italien entre société politique et société civile, comme une « hégémonie cuirassée de coercition ». La posture martiale, inaugurée dans l'allocution du 10 décembre et renforcée lors des vœux, vient en réalité répondre de manière ferme, résolue et déterminée, à la rupture au consentement ouverte par les Gilets jaunes. Rupture du consentement à la taxe carbone, rupture du consentement à l’impôt, rupture du consentement au discours de la France d’en haut et rupture du consentement à l’ordre institutionnel existant, comme en témoignent le discours sur la mort de la Vème République et la volonté d’instaurer le RIC, telles sont les différentes ruptures portées par les Gilets jaunes. 

Face à elles et face aux Gilets jaunes, le pouvoir politique, atteint dans son essence et sa légitimité, tend à accorder la primauté à la coercition par rapport à une tâche ambitieuse de refondation du consentement, et tend à voir dans des forces obscures, à l’intérieur et à l’extérieur de nos frontières, les forces agissantes qui arment les « foules haineuses » honnies. Au complotisme d’en bas répondrait donc un complotisme d’en haut.

Pour aller plus loin, voir le livre Dans la tête des gilets jaunes (VA Press, 2019) :

 

Dans la tête des gilets jaunes (VA Press, 2019) Dans la tête des gilets jaunes (VA Press, 2019)

 

 

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