Non la Corse n’est pas un «confetti encombré de chèvres et de châtaignes»

Quelques jours après une victoire historique des nationalistes, longtemps passée inaperçue sur un continent qui décidément a toujours eu du mal à appréhender la vie politique, les aspirations et les mentalités insulaires, Ajaccio s’est embrasée.

A la crise politique, dont l’acmé fut sans aucun doute le dialogue impossible entre un Manuel Valls campé sur un chevènementisme suranné et le nouveau président de l’Assemblée Corse, Jean-Guy Talamoni, est venue se greffer une crise sociale et sociétale d’envergure.

Les événements qui se sont déroulés dans le quartier des Jardins de l’Empereur ont contribué à mettre sur l’agenda un prétendu racisme consubstantiel aux Corses. Si les actes des deux parties sont bien évidemment inqualifiables, puisque à la violence et à la haine des uns à l’égard des pompiers, a répondu la xénophobie et l’obscurantisme des autres à l’égard d’une frange de la population, il en va de même des amalgames douteux qui ont germé tout au long des événements. Quand « sales Corses » se retrouve en Trending Topic sur Twitter, ou lorsque certains observateurs et acteurs de la vie politique française établissent une corrélation entre victoire des nationalistes et résurgence du « racisme corse » on peut légitimement se demander si quelque chose ne s’est pas cassé entre l’île et la métropole. Lorsque les ponts et le dialogue se brisent au sein d’une population et de ses composantes, on assiste à des phénomènes morbides comme ceux d’Ajaccio ; mais qu’en est-il lorsque il en va de même entre un territoire et sa métropole ? Alors que d’aucuns, à juste titre, ont qualifié les manifestants d’Ajaccio d’obscurantistes, qu’en est-il lorsque l’élite même d’un pays, hommes politiques et journalistes, sombre elle aussi dans cet obscurantisme ?

Des acteurs et des observateurs politiques en proie à l’irrationalisme

On savait déjà, grâce à L’Express et à un Christopher Barbier coutumier de la stigmatisation culturelle et tenant d’un républicanisme ethnocentrique que la Corse est réductible à « un confetti encombré de chèvres et de châtaigniers”[1]. Voilà qu’on la découvre le jour de Noël à l’avant-garde du racisme et de la xénophobie. Jean-Luc Mélenchon dans un article paru sur l’Humanité n’a pas hésité à livrer un aphorisme, voire même une maxime, dont lui seul a le secret,en affirmant de manière sentencieuse et péremptoire que « le premier pogrom en France aura donc eu lieu en Corse ». Quant aux responsables de ces pogroms, alors même que l’enquête est en cours et que le procureur d’Ajaccio lui-même demeure dans l’expectative, pour Jean-Luc Mélenchon les coupables ne font aucun doute. Ce sont les nationalistes qui auraient permis de légitimer, à travers leurs discours, les dérives d’une certaine frange de la population[2]. Les corrélations et les analogies hâtives mènent souvent à de graves incohérences ou à des discours fallacieux ; mais dans le flou artistique qui enveloppe la Corse depuis le 13 décembre une forme d’irrationalisme a gagné certains commentaires et acteurs de la vie politique. En somme, un irrationalisme consécutif d’une méconnaissance totale du problème corse, pour reprendre l’expression consacrée.

L’impact de la « BFMISATION » sur l’appréhension des événements

A ce tropisme analytique pavlovien ayant cours dans la patrie de Descartes, il convient également de prendre en compte et de mettre au jour l’impact des chaînes d’information en continu dans l’appréhension des événements d’Ajaccio. BFM TV, après avoir donné à penser que les manifestants du Jardin de l’Empereur seraient en réalité des « jeunes indépendantistes corses », a entretenu, dans les heures suivant le saccage d’une salle de prière, une forme de confusion relative au déroulement des événements. Même un observateur particulièrement au fait des événements pouvait légitimement vaciller sur ses certitudes. La dimension chronologique et linéaire de l’action ayant été évacuée, au profit d’une dramatisation excessive des événements en cours ; BFM a accentué l’idée d’une déferlante de haine et de xénophobie en apparence sans cause originelle. Au fond la stratégie de la dramatisation, qui permet d’accroître l’audience et l’aura de la chaîne, tout autant que « l’obsolescence programmée de l’information, le diktat de l’urgence et la recherche du scoop » peuvent potentiellement rendre inintelligibles certains événements. Les chaînes d’information peuvent ainsi devenir des « machines infernales »  qui « fonctionnant à plein régime, (donnent) à lire l’actualité sous l’angle d’une étourdissante succession de nouvelles qui disparaissent presque aussi subitement qu’elles sont apparues »[3]. La garde des sceaux elle-même a pris le parti d’une approche biaisée des événements en tweetant le 26 décembre pour exprimer son émotion suite au saccage de la salle de prière ; mais il n’y a pas eu de tweet de sa part pour condamner l’agression des pompiers survenue dans la nuit du 24. Loin de nous l’idée d’accuser Christiane Taubira d’une indignation sélective, néanmoins en ne plaçant pas ces deux faits au même niveau d’infamie et d’ignominie elle contribue subrepticement à donner corps à l’hypothèse, plus ou moins scientifique, d’un racisme corse qui serait inhérent aux insulaires. Cela est pour le moins fâcheux.

Des événements qui suscitent une interrogation sur la société insulaire

Si l’on revient sur le contexte social, sociétal et socio-politique insulaire, force est de constater que ces événements vont mettre sur l’agenda politique régional la question du vivre-ensemble et du modèle de société que les nationalistes veulent mettre en place. On ne pourra pas faire l’économie d’une telle réflexion, car elle est au fondement même d’un grand nombre de problèmes sociaux et sociétaux. Comme l’a exprimé Gilles Simeoni « le nationalisme corse est aux antipodes du racisme »[4], tandis que Jean-Guy Talamoni, après avoir rappelé que la Corse s’est singularisée durant la seconde guerre mondiale pour n’avoir déporté aucun juif, a tenu à rappeler que  « par notre tradition politique, nous sommes à l'opposé des thèses racialistes et ethnicistes »[5]. Après tout, le dramatique épiphénomène de ces derniers jours, ne doit pas faire oublier que c’est en Corse que le Front National a réalisé son plus faible score[6]. Ces événements ne s’inscrivent en aucune manière dans une forme de spécificité insulaire, mais sont au contraire propres à une société française en déliquescence. Ce n’est pas le modèle sociétal corse qui est en cause, d’autant qu’à l’heure actuelle ce modèle n’a pas encore été élaboré pour des raisons politiques évidentes. La Corse loin d’être à l’avant-garde de la violence ou de la xénophobie, a au contraire, connu pour la première fois de son histoire, des problèmes jusque-là spécifiques au continent. La « ghettoïsation » d’une frange de la population et les « zones de non-droit », comme l’ont rappelé Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni, sont des phénomènes que l’on retrouve dans nombre de banlieues françaises. Si un tel paroxysme dans la violence et dans la haine a été atteint, il ne faut pas l’attribuer à un racisme endémique et inhérent à la Corse, qui le serait au même titre que la violence dans la culture corse pour reprendre les mots de Manuel Valls. Au contraire on peut l’appréhender comme la résultante d’un modèle républicain qui a failli. Par-delà le discours officiel qui appréhende la république française comme une et indivisible, force est de constater qu’une forme de communautarisation de la société s’est mise en place ces dernières années. Bien que le multiculturalisme ne soit pas comme au Canada une politique publique en France, on a néanmoins assisté ces dernières années à une rupture du dialogue entre certaines « communautés ».  Tout le paradoxe dans ce pays qui ne conçoit le citoyen que comme une entité abstraite, voire comme une monade, depuis la Révolution française, réside au contraire ces dernières années dans la reconnaissance progressive de communautés, plus ou moins bien définies, intrinsèques au territoire. En parallèle à un processus de déconstruction des identités transcendantes ( qu’elles soient régionales ou nationales ), la France a contribué à naturaliser et à essentialiser certains groupes de la population ; désormais subsumés par le vocable de « communauté ». S’il fallait en douter, on perçoit ici en filigrane le signal faible d’une contradiction intrinsèque au modèle français. Les événements d’Ajaccio doivent être en partie appréhendés à l’aune de cette contradiction.

Quelque chose s’est cassé entre la Corse et le continent ces derniers jours et la volonté d’élaborer un modèle sociétal spécifique et propre à la Corse est une donnée à prendre en compte pour expliquer la victoire des nationalistes. Dans un contexte marqué par une résurgence en Europe du régionalisme, et par un questionnement identitaire prégnant à l’heure de l’avènement d’une pensée d’inspiration post-matérialiste, la Corse n’a pas échappé à ces logiques d’autonomisation et d’auto-détermination. A n’en pas douter, la Corse n’est pas réductible à un morceau de territoire, condamné à être la victime expiatoire d’une République chancelante, en proie à une percée quasiment irrésistible du Front National et à un délitement quotidien de son modèle de société. Comme l’a rappelé Jean-Guy Talamoni «la Corse a été la première terre d'Europe à instaurer la tolérance religieuse au milieu du XVIIIe siècle »[7], et le modèle sociétal et philosophique mis en place par Pascal Paoli apparaît aujourd’hui plus que jamais comme avant-gardiste.

« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve ». Cet aphorisme de Friedrich Hölderlin s’applique à merveille à la situation insulaire et continentale. Face à la fièvre frontiste qui touche la France, et face à une société insulaire que d’aucuns disent en crise, la Corse peut puiser en elle-même les voies de son salut.

 


[1] Christophe Barbier. Les Corses opteront-ils pour le suicide en réclamant l'indépendance? ( L’Express, 22/12/2015 ).

[2] « Voilà où mènent le nationalisme exacerbé et la culture de la violence, le mépris des lois et des valeurs républicaines, et cette incroyable ivresse ethniciste jusqu’au point où le président d’une assemblée refuse de faire son discours inaugural dans la langue commune de la République avec un total mépris pour tous ceux qui ne comprennent pas ce qu’il dit ». Jean-Luc Mélenchon in Corse : la Tristesse. Article paru dans l’Humanité du 27/12/2015.

[3] Devars, Thierry. La politique en continu. Vers une « BFMISATION de la communication ? ». Les Petits Matins. p 50 et 51.

[4] "Le nationalisme en Corse est aux antipodes du racisme" Gilles Simeoni ( France 3 Corse. 28/12/2015 )

[5] Tweet de la présidence de l’assemblée de Corse. Cf @PresAssemblea du 27/12/2015.

[6] Le FN a réalisé 9.09% au second tour des territoriales dans l’île. On rappellera toutefois qu’au premier tour des élections présidentielles Marine le Pen a réalisé 24.39% en Corse.

[7] Islamophobie en Corse : les nationalistes visent les continentaux ( Le Figaro. 28/12/2015 )

 

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