En attendant Franco

Doit-on craindre un coup d'Etat policier ? A contempler l'étrange danse du ventre à destination des éléments les plus réactionnaires de l'institution policière à laquelle se livrent nos gouvernants, on est en droit de s'interroger.

 

Doit-on craindre un coup d'Etat policier ?

A contempler l'étrange danse du ventre à destination des éléments les plus réactionnaires de l'institution policière à laquelle se livrent nos gouvernants, on est en droit de s'interroger.

Il y a d'abord ce silence assourdissant que maintiennent les locataires successifs de la place Beauvau à l'endroit des allégations d'abus de pouvoirs des agents exerçant sous leur autorité, allégations de plus en fréquentes et généralement très sérieusement documentés. La mort suspecte d'Adama Traoré, les multiples actions arbitraires et régulièrement violentes commises à l'encontre des réfugiés ne suscitent chez les ministres de l'intérieur, au mieux, qu'une indifférence polie. Et l'on attend toujours la publication du rapport du comité de prévention de la torture du conseil de l'Europe, dont la dernière enquête sur la situation des personnes gardés à vues dans les geôles françaises ne semble être guère appréciée dans les cénacles sécuritaires.

Ce silence évoque d'autant plus la pire tradition autoritaire de notre histoire politique qu'il se double, de plus en plus souvent, d'une profession de foi zélée envers le génie de la police française, menace à peine à voilée à l'égard de celles et ceux qui ne courbent pas spontanément l'échine devant les autorités répressives, quelles qu'elles soient et quoi qu'elles fassent.

Il y a ensuite et surtout la relance hystérique de la logique répressive sécuritaire qui a tant fragilisé notre ordre juridique depuis plus de vingt ans. Après avoir remis les clés de la maison à la police en votant un état d'urgence qui n'a d'autre effet – si ce n'est d'autre objet – que de renforcer le phénomène terroriste, celles et ceux qui osent encore (mais c'est à ça qu'on les reconnaît) se dire nos représentants n'ont eu de cesse d'étendre loi après loi l'emprise du pouvoir répressif – et singulièrement des forces de police – sur le citoyen.

Point d'orgue de cette fuite en avant, l'adoption cette semaine d'un projet de texte relâchant encore un peu plus le contrôle de l'usage de la force policière par des agents qui pourront désormais agir anonymement. Une loi votée, toute honte bue, au moment même où on constate que le sentiment d'impunité que favorise directement cette orientation a conduit certains policiers à s'estimer autorisés à torturer un jeune homme au grand jour à l'occasion d'un simple contrôle d'identité.

Pourquoi donc la classe politicienne se sent elle obligée d'appuyer une telle dérive autoritaire ? Certainement pas pour répondre aux besoins légitimes des policiers et des gendarmes. Le droit de vie, de mort et de cuissage des personnes qu'elle décrète suspecte n'est revendiquée que par certains éléments de la haute hiérarchie de l'institution policière et des délégués syndicaux chauffés à blanc. Ce que demandent tous les autres, le gouvernement n'en a cure ; mais on peut aisément imaginer que des conditions décentes d'exercice et, plus encore, retrouver le sens d'une profession abîmée par quinze ans de culture du chiffre et de la confrontation serait un bon début...

En réalité, c'est d'abord l'inconsistance abyssale de la classe politicienne qui explique son aveuglement. Toute personne ayant réfléchi véritablement à la question sait que la logique répressive sécuritaire ne contribue qu'à ruiner la sûreté du citoyen en accroissant indéfiniment le niveau de violence au sein de la société. Mais nos gouvernants se contentent de servir la vielle soupe autoritaire que leur passent les nostalgiques de Nicolas Fouché, parce qu'ils sont tout simplement incapables de penser une quelconque alternative. Et ainsi construisent-ils, avec la bénédiction des médias et du Conseil d'Etat, un édifice répressif qui abîme chaque jour davantage nos libertés et produira des ravages encore plus importants entre les mains d'un gouvernement franchement autoritaire.

Sortir de l'impasse suppose dès lors de refuser avec la dernière énergie cette confrontation entre les citoyen-nes et sa police à laquelle nous mène cette politique pénale. Alors qu'on nous impose une police de surveillance et de maintien d'un ordre arbitraire, nous devons plus que jamais marquer notre attachement à une police de paix et d'investigation au service de l'Etat de droit et notre soutien aux hommes et aux femmes qui, en dépit des pressions ou de l'ingratitude de leur hiérarchie, la font encore vivre. Parce que la parole policière est aujourd'hui largement confisquée par le camps réactionnaire, c'est aux mouvements civiques de faire le pas envers eux. Cette tâche est des plus urgentes car, à se contenter d'attendre Godot, c'est un tout autre personnage qui pourrait bien pointer son nez.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.