Elements pour un sursaut progressiste (III) : Dessine moi un mouton

Si l’on veut vraiment en finir avec le règne des clowns psychopathes qui nous gouvernent, il faut leur opposer non un simple projet – a fortiori lorsque qu’il demeure poussif ou incantatoire – mais bien un autre monde, cohérent, brillant, éminemment désirable. Celui qu’enfante l’avènement d’une démocratie pleine et entière.

Savoir tourner en dérision les artisans du grand bazar oligarchique dans lequel nous pataugeons depuis tant d’années est certes nécessaire au sursaut démocratique que nous appelons de nos vœux. Mais cela n’est point suffisant. Si l’on veut vraiment en finir avec le règne des clowns psychopathes qui nous gouvernent, encore faut-il leur opposer une alternative digne de ce nom. Or, en la matière, force est de constater que le camp progressiste a bien du mal à se départir de deux travers – auquel l’auteur de ses lignes reconnaît avoir largement contribué – et qui, mis bout à bout, obèrent sérieusement ses chances de succès.

D’un côté, il y a la posture velléitaire de toutes celles et ceux qui proclament à longueur de réunions (virtuelles), d’échanges de courriels et d’invectives sur les réseaux numériques qu’il faudrait (évidemment) faire ceci ou cela, sans jamais se donner la peine de creuser plus loin les implications de leurs propositions ni, plus encore, de réfléchir aux moyens d’y parvenir. De l’autre, il y a le vrai-faux pragmatisme de celles et ceux qui, obéissant à l’injonction médiatique à un prétendu « réalisme », n’opposent au camp conservateur et réactionnaire qu’un projet (au mieux) en demi-teinte, prétendant incarner le changement sans modifier les structures de domination. Des postures qui, dans un cas comme dans l’autre, ne font que renforcer la prétention des classes dirigeantes au monopole de la crédibilité politique.

Si l’on veut vraiment se débarrasser de la confrérie des croque-morts, il faut leur opposer non un simple projet – a fortiori lorsque qu’il demeure poussif ou incantatoire – mais bien un autre monde, cohérent, brillant, éminemment désirable. Celui qu’enfante l’avènement d’une démocratie pleine et entière, où liberté et égalité sont une réalité palpable dans tous les champs de la vie sociale. Or dépeindre dès aujourd’hui un tel univers suppose de renouer avec une imagination politique tristement tombée aux oubliettes après quatre décennies de renoncement, de savoir reconnaître dans le dessin que vous présente l’enfant non un chapeau bossu, mais bien un éléphant avalé par un serpent.

Certes, la tâche peut sembler ardue. Mais que l’on songe d’abord à tous les bénéfices que l’on en peut retirer. Mener la charge contre le capitalisme autoritaire de notre temps depuis la cité idéale constitue d’abord un vecteur de mobilisation autrement efficace que la mise en garde plus ou moins subtile contre l’avènement de la cité infernale. Face aux dérèglements climatiques en cours, croit-on vraiment que la mise en avant de l’apocalypse et l’eschatologie effondriste soient plus mobilisatrices que la représentation du bonheur paisible d’une cité écologique à portée de main ? Croit-on vraiment qu’il soit plus habile de dépeindre la dérive autoritaire de nos gouvernants comme le signe d’une inexorable montée du fascisme plutôt que comme la crispation d’une classe dirigeante sclérosée face à la montée en puissance d’une société toujours plus démocratique et cosmopolite ?

Parler depuis la cité idéale, c’est également parler depuis l’avenir, non depuis un passé plus ou moins mythifié. Ainsi pourrait-on en finir avec ce paradoxe qui voit le camp progressiste taxé de « conservateur » par les démolisseurs des institutions économiques et sociales mises en place à la Libération (sécurité sociale, services publics, droit du travail, …), mais qui le voit aussi défendre des statuts inégalitaires comme le salariat ou des activités dévastatrices comme certaines formes d’industrie lourde. Assumer l’héritage des conquêtes démocratiques passées pour mieux le dépasser nous permettrait ainsi de montrer où se situe vraiment le conservatisme et la réaction, positions politiques qui n’existent qu’en opposition au progrès démocratique.

Bien sûr, si l’on veut dépasser le stade de l’incantation, il faut savoir non seulement dessiner les contours de la cité idéale, mais aussi imaginer les étapes qui nous y mèneront. Et ce travail d’imagination, en jetant une lumière crue sur la contingence et l’absurdité de notre réalité sociale, constitue en lui-même une arme redoutable pour nous mener vers une démocratie pleine et entière. En vérité, la principale difficulté consiste, pour toutes celles et ceux qui aspirent au progrès démocratique, à parvenir à imaginer collectivement la cité idéale. Mais, dans cet exercice, nous pouvons déjà compter sur le retour de toutes ces expériences qui, si l’on veut bien s’abstraire quelques minutes du brouhaha médiatiques, nous donnent d’ores et déjà à voir un aperçu de cet autre monde. Le défi que nous devons relever est alors non seulement de les mettre en lumière, mais encore et surtout de montrer comment elles peuvent être systématisées. En ayant toujours conscience que la cité idéale n’est pas un postulat indiscutable, mais le fruit de la confrontation des idées des femmes et des hommes de bonne volonté, prêt-e-s à dessiner un mouton au premier blondinet venu. 

 

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