Le piège d’Eric Zemmour.

Au-delà du scandale (relatif) causé par les propos d'Eric Zemmour à la Convention de la droite, le rapport entretenu par le polémiste avec les médias témoigne d'une inquiétante normalisation de la parole réactionnaire dans la société française.

Au fond, j'ai d'abord pensé que la retransmission, samedi dernier sur LCI, de ce que Sophia Aram considère (non sans raison) comme « l'élucubration la plus victimaire, haineuse, complotiste et délirante depuis les Protocoles des Sages de Sion » pouvait être une bonne chose. Après tout, quel meilleur moyen d'éclairer la réalité de ce que sont les Zemmour et autre Maréchal que de mettre à nu la vérité de leur discours en tombant le masque « télégénique » de Marine Le Pen et de la « droite décomplexée » ?

Quel meilleur moyen de prévenir le danger que représentent ces gens qu'en les montrant pour ce qu'ils sont dans le cénacle de leurs meetings et de leurs conventions, libérés d'une « censure » qui pousse l'outrecuidance jusqu'à museler, sur les plateaux, les discours xénophobes et racialistes ? Diffuser Zemmour n'était-il pas, finalement, un mal pour un bien ?

Et puis sont venues les réactions. Ou l'absence de réactions qui m'a convaincu de l'étendue de ma naïveté. La quotidienne de Cnews récemment promise à l'intéressé est (à ce jour) maintenue, comme si parler de « lutte à mort des races et des religions », promettre la « guerre civile », dresser des parallèles entre l'islam et le nazisme ou appeler à la fin de l'Etat de droit n'était qu'une banale « sortie » bien utile, en somme, à l'audience de chaînes privées dont la déontologie s'arrête où commence l'audimat et s'achète au tarif des publicistes. Idem au Figaro où, « s'il n'est pas d'éloge flatteur sans liberté de blâmer », il n'est désormais plus d'excuse possible à défaut de lâcheté.

Il y a bien eu la dérision de France Inter, l'ironie de Guillaume Meurice et la lucidité (une fois n'est pas coutume) de François Hollande devant cette « banalisation du pire » ; mais le cynisme réactionnaire de notre temps, né dans la vague néolibérale, mûri par le sarkozysme, semble avoir contaminé les esprits jusqu'au point de non-retour. A tel point que les digues ont cédé, à tel point qu'il est possible dans la République française, 130 ans après Drumont, 80 ans après Brasillach, de défendre en direct, sous les applaudissements, la supériorité raciale sans autre conséquence qu'une saisine du CSA.

Nous sommes dans une impasse. La guerre est un combat moral qui se gagne au temple avant de se battre or, Zemmour l'affirme, « c'est une guerre qui se profile » (surtout s'il la déclare) ; une guerre contre nos valeurs les plus cardinales et les plus élémentaires de tolérance et de respect, d'accueil et d'intégration : une guerre contre la démocratie. Qu'arrivera-t-il quand ce qui reste de nos élites dirigeantes, perdu le nez dans les chiffres, aveugle au mouvement des Gilets jaunes, aveugle au climat délétère qui ronge le pays, croulera sous l'inévitable usure du pouvoir ? Que restera-t-il pour empêcher la France paupérisée, désabusée, de céder à la tentation des sirènes fascisantes de démagogues qui, de tout temps, ont exploité la misère pour nourrir le racisme, avec le pire en point de mire. Et la République peut tomber comme un fruit mûr.

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