Pourquoi Sarkozy doit-il se présenter avec confiance à la justice ?

Alors que Nicolas Sarkozy tente par tous les moyens d'échapper à un jugement dans l'affaire du financement libyen de la campagne présidentielle de 2007, nous souhaitons lui rappeler de combien de vertus une justice pénale bien administrée est porteuse, afin qu'il s'y soumette sereinement, et même — pourquoi pas — avec avidité.

Nicolas Sarkozy a vu dans le démenti prétendument spontané de Ziad Tiakkedine une aubaine pour tenter de se dépêtrer de l'affaire du financement libyen de la campagne présidentielle de 2007. Depuis sa première mise en examen dans cette affaire, l'ancien président cherche par tous les moyens à échapper à un jugement pénal, jusqu'à désavouer sous serment ses plus fidèles lieutenants (voir l'article de Mediapart), malgré les indices graves et concordants qui, littéralement, le cernent. Dans l'affaire Paul Bismuth, dont l'audience a débuté le lundi 22 novembre 2020, Nicolas Sarkozy se dit "combatif" ; nous constatons en effet qu'il se débat des faits, se récrie des moyens de leur établissement par la justice ; pourtant tout conspire à trouver en sa personne de la corruption, aux sens pénal et commun. 
En multipliant les comportements dilatoires, les prises de parole victimaires destinées à attendrir l'opinion publique et la ranger de son côté (manœuvre si classique), Nicolas Sarkozy montre le peu de cas qu'il fait de l'institution judiciaire ainsi que le peu de confiance qu'il lui accorde. La démocratie française (largement rampante) a pourtant furieusement besoin d'un procès dans cette affaire, afin d'empêcher que ne se forment un peu plus dans la population les sentiments de l'intrigue généralisée et de l'impunité organisée dans les plus hautes sphères de la société. Mais c'est encore Nicolas Sarkozy qui profiterait le plus d'un tel procès. 
Pour entendre cette dernière affirmation  qui doit apparaître insensée à celui qui ne voit dans le procès pénal qu'une occasion de venger une victime de l'atteinte subie  il faut absolument reconsidérer les fonctions que doit remplir la justice pénale dans une saine société. 

En rappelant ces fonctions, nous convaincrons Nicolas Sarkozy de la confiance avec laquelle il doit se présenter devant nos juges (nous disons "nos" juges en ce qu'ils rendent la justice au nom du peuple français) ; à travers cet exposé il sentira que l'autorité judiciaire ne lui veut aucun mal, et même qu'elle ne désire pour lui que tout l'inverse.
Nous lui rappellerons en ce sens le bel article 130-1 du code pénal, disposant que la peine a pour fonction de "sanctionner l'auteur de l'infraction" et de "favoriser son amendement, son insertion ou sa réinsertion". En somme, la peine réprime (ou sanctionne) l'auteur d'une infraction en vue de l'amender, c'est à dire littéralement en vue de le transformer dans le sens du bien.

Pour opérer un tel prodige, la justice pénale ne condamne un crime ou un délit qu'à la condition qu'elle trouve à sa naissance l'intention de le commettre (article 121-3 du code pénal). La justice pénale s'assure que l'auteur d'une infraction a bel et bien désiré commettre le fait répréhensible, qu'ainsi il l'a librement commis (ou bien même seulement tenté, la tentative étant condamnée au même titre que la commission), sans quoi l'infraction n'est pas constituée ; ainsi il y a t-il non-lieu à juger les fous et les personnes privées de discernement.

Le mot d'intention fait tenir l'entièreté de l'édifice pénal sur ses quelques 9 lettres, et recèle nos plus belles sagesses. L'intention, la tension vers, consiste en une orientation de la pensée et de l'action fondée sur une certaine conception du bien, en tant qu'il n'y a point de pensée ou d'action qui ne soit dirigée par leur auteur vers un bien. Nous donnons à cette direction vers le bien, qui caractérise chacune nos pensées et nos actions, le nom d'eudémonisme, depuis que Platon a mis en scène, dans ses Dialogues, Socrate soutenant que nul n'est méchant volontairement. Chacun poursuit le bien, mais en tant que seul le philosophe a une vue claire du Bien (lui seul a quitté la Caverne), beaucoup, si ce n'est tous, errent, se trompent, font le mal. 

Si Nicolas Sarkozy, en acceptant l'argent libyen ou les informations d'un magistrat en échange de contreparties, a désiré quelque bien (le sien propre, ou, pourquoi pas même, celui de la France, en devenant Président de la République), il semblait  à tout le moins  y être librement porté. Nicolas Sarkozy s'est librement porté vers un mal, vers la commission d'un crime contre l'Etat (au sens du Livre 4 du code pénal), tout en y ne concevant que des biens. Cette erreur de jugement ayant possiblement conduit à un cas de corruption (les juges le diront) est le fruit, en dernière instance, de sa liberté.

Cette dernière assertion est difficilement audible en raison de son allure paradoxale, pourtant, il faut l'admettre, c'est cette idée qui donne un sens à notre justice pénale : la justice pénale condamne une personne du fait qu'elle se soit librement portée vers un mal qu'elle croyait un bien.

Nicolas Sarkozy s'est porté vers un bien qui s'est révélé n'être pas le Bien pour la raison simple, quoiqu'obscurément exprimée par Kant dans ses Fondements de la Métaphysique des Mœurs, qu'il n'a pas admis, de façon systématique, la loi morale (1) dans la maxime de ses actions comme le seul principe de sa volonté ; que sa volonté était pathologiquement affectée (par des désirs concurrents au Bien, à la loi morale). Cet écart par rapport au Bien, résultat du défaut d'obéissance à la loi morale, pourtant présente en chacun de nous, est en dernière instance le résultat d'une liberté fondamentale de choisir entre le Bien et le Mal — le choix primordial en faveur du Mal est nommé Mal radical chez Kant. Ce mal radical se traduit par un penchant au mal chez l'Homme, qui explique assez nos mauvais comportements ici-bas. Il faut toutefois comprendre que le mal n'est pas cherché en lui-même, ce qui ferait en ce cas de nous des diables, mais qu'il résulte toujours d'une conception erronée du bien.
Le mal radical, conduisant à notre penchant au mal (qu'on illustre dans la Bible par l'épisode d'Adam et Ève), ne nous rend pas irresponsable des nos mauvaises actions, précisément en tant que l'Homme contient concurremment en lui une disposition au Bien, que la présence de la loi morale en nous prouve assez. Si l'Homme est généralement immoral  étant étendu que la simple conformité à la loi ne suffit chez Kant à nous rendre moral (quoique cela soit déjà beaucoup...) — c'est que le choix suprême en faveur du Bien, de l'entière obéissance à la loi morale, est difficile, qu'il est peut-être réservé au saints, et que la mal s'observe comme étant notre pente. Le renversement moral en faveur du Bien peut être effectué à tout moment, dans la nature nouménale de l'Homme dit Kant (le nouménal, lieu de la liberté, s'oppose au phénoménal comme le spirituel s'oppose au temporel dans la doctrine chrétienne). La "nature nouménale" consiste, dans les mots de Proust, en les "régions profondes, secrètes, presque inconnues à nous-mêmes, où notre personnalité reçoit de l’imagination les images, de l’intelligence les idées, de la mémoire les mots, s’affirme elle-même dans le choix incessant qu’elle en fait, et joue en quelque sorte incessamment le sort de notre vie spirituelle et moral". Là-bas, le renversement moral ne s'opère sans une sérieuse assistance, une assistance divine selon Kant.

La justice pénale ne se propose d'autre finalité que de constituer cette assistance, ou du moins l'assistance de l'assistance divine (il n'est guère besoin d'être chrétien pour trouver un sens à ces idées). Le jugement pénal a pour fonction de redresser l'intention, c'est à dire le principe subjectif d'adoption de nos maximes d'action jusqu'alors corrompues par le mal radical. En somme, selon l'expression de Simone Weil, la sanction pénale "éveille le sentiment de la justice" comme quelques notes de lyre font naître le sentiment de la beauté ; elle aide à la conversion morale. Le châtiment est en ce sens un "besoin essentiel de l'âme humaine" selon la philosophe, reprenant Platon qui assimilait la sanction pénale à un "médicament" pour l'âme corrompue. 

De ce qui a été dit jusque là, il est possible de conclure que la volonté de se soustraire à la justice peut être considérée comme légitime dans un cas : on reproche à l'accusé/prévenu un acte moralement bon ; dans ce cas la justice n'a d'intérêt à passer, si ce n'est pour rétablir dans l'opinion, par la majesté du jugement, l'innocent. 

Pour que la justice réussisse dans sa fonction, elle doit être parée de la majesté nécessaire à convaincre le condamné de la légitimité de la sanction ; par suite, afin de la lui faire accepter. Sans acceptation, sans consentement à la sanction, le passage de la justice est sans effet, hors la dissuasion qu'elle produit éventuellement sur d'autres fripouilles... La majesté d'un jugement tient à peu de choses : la simarre des magistrats, la solennité de leur ton, la sérénité des débats, et enfin, dans une démocratie, le rappel que la justice est rendue au nom du peuple français... Surtout, le prévenu ou l'accusé doit être convaincu de la dignité de ses juges, de leur impartialité etc. Le jugement ne doit revêtir l'aspect d'une vengeance, il doit absolument paraître (à tout le moins) l'expression d'un tiers impartial, ce qui implique que le juge fasse évidemment référence aux lois, qui sont l'expression de la volonté générale ; enfin qu'il ait le sentiment que le prononcé de la décision le juge lui-même. Magistrats, et jury le cas échéant, font usage de leur faculté d'attention à la vérité, à la justice, afin de déceler la nature de l'intention ayant présidé à l'acte de la personne jugée ; laquelle faculté ne s'exerce que loin du tumulte, en présence de preuves matérielles et de la parole de l'accusé (comme l'a rappelé le récent arrêt du Conseil d'Etat qui suspend l'ordonnance permettant l'audience par visioconférence), tout cela au sein d'une nécessaire atmosphère de sérénité.

L'audience dans l'affaire Paul Bismuth reprend lundi 30 novembre 2020. C'est une première occasion pour Nicolas Sarkozy de livrer son cœur à la pesée, c'est à dire de faire juger son intention — étant entendu qu'on ne fait le procès d'une intention sans éléments matériels jetant la lumière sur elle. Ces éléments existent, tel que le pôle enquête de Mediapart l'a largement relaté ; de nombreux juges, au fil des manœuvres dilatoires de Nicolas Sarkozy, ont d'ailleurs avalisé la "loyauté" de l'obtention de ces éléments ; par suite ils jettent une digne lumière sur le cœur de l'ancien Président.
Cela est difficile à entendre, mais la bonne intelligence de ce principe est nécessaire à notre sauvegarde spirituelle : le procès pénal est un procès d'intention, littéralement ; il est indispensable que chacun en prenne son parti, y compris celui qui a participé, un temps, à l'incarnation de la nation comme Président. 

Nicolas Sarkozy doit cesser de se raidir à la vue ou à la simple évocation de l'institution judiciaire. L'ancien Président doit cesser d'alimenter le tumulte autour de ses procès, il en va de leur qualité et de leur efficacité. Nicolas Sarkozy doit (re)trouver le sens des responsabilités, en cessant d'ébranler notre justice du bas de sa posture victimaire. Que Nicolas Sarkozy soit redressé dans le sens du Bien maintenant, ou, nous autres jeunes gens qui lui survivront, le laisseront à tout jamais dans la boue de l'Histoire  dans cet enfer que nommait Sartre : jugé et rejugé avec dégoût et mépris, pour toujours et continuellement. Aussi lit-on dans Balzac : "malheur à ceux dont les méfaits trouvent des hasards favorables, il seront repétris dans l'Humanité...". 

Nicolas Sarkozy, nous ne voulons que votre bien  rendez-le nous, soyez-en digne. 

 

- Emmanuel KANT, Sur le mal radical dans la nature humaine (article de 1792), traduction, commentaire et postface de Frédéric Gain, Éditions Rue d’Ulm, Paris, 2010. 175p. 13,50€.

(1) La loi morale chez Kant prend la forme d'un "impératif catégorique", d'un devoir, exprimé en chacun de nous en ces termes : "agis de tel sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle". Une action dont l'intention est conforme à cette loi est morale. En très bref, une intention est bonne si il est possible de dire qu'il serait bon qu'elle soit l'intention de tous en ce monde. Par exemple, l'intention qui pousse (hypothétiquement) un candidat à la Présidence à recevoir de l'argent d'une dictature en l'échange d'avantages divers ne pourrait se retrouver en tous en ce monde sans que le monde s'écroule sous une corruption totale, enfin une dictature générale... 
L'article Sur le mal radical dans la nature humaine tâche d’établir le fondement subjectif à l’origine de l’adoption de maximes non universalisables, c’est-à dire non conformes à la loi morale. Ce fondement se situe dans la liberté de l'Homme, dans sa nature nouménal dit Kant  dans la nature de l'Homme échappant à l'empire des lois de la nature caractérisées par la nécessité (les mêmes causes produisent les mêmes effets). 

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