Être étudiant, sans huile dans sa lampe

Misère de vivre à l'université, où l'esprit et le corps sont fouettés par la nécessité.

La crise est un révélateur ; à l’échelle de la société elle a la même fonction que le signal de douleur pour les êtres sensibles, elle force l’attention à se porter sur l’état de nos blessures. La crise sanitaire liée au Covid-19 met au jour, avec une évidence irrésistible, l’état calamiteux dans lequel se trouve notre hôpital public. L’atmosphère de misère dans laquelle vivent nos personnels hospitaliers est le produit d’une double absence de considérations. L’absence de considération sociale est pour un temps dissimulée sous les applaudissements vespéraux, et la crise actuelle, à coup sûr, fera un temps seulement, nos aide-soignantes entourées d’une chaleureuse gratitude. Plus grave, et sûrement incorrigible en raison de la nature du pouvoir, est l’absence de considération politique. Celle-là perdure, parce que le Gouvernement (l’actuel et l’inactuel) est incapable de reconnaître un malade et de lui prodiguer un secours susceptible de le sauver. La maladie dont souffre l’hôpital public ne trouve pas son remède dans une "prime exceptionnelle" ; l’hôpital public crie qu’on lui extirpe le mauvais sang entrepreneurial injecté depuis des décennies.


Le système de santé n’est pas notre objet ici, néanmoins doit-il servir de pont pour quelques réflexions concernant le système universitaire, auquel cette crise nous permet de faire un sort. Regardons ce que la crise nous révèle avec acuité — en ne perdant pas de vue que la crise offre toujours une possibilité de rupture.


L’hôpital public inspire en général (plus que jamais) un sentiment de sympathie, au contraire de notre université qui doit susciter chez beaucoup de l’horreur, à tout le moins de la méfiance. La fac est une institution suspecte de faire du savoir un vain ornement déguisant la vacuité de ceux qui y passent ; un endroit où régnerait la fatuité des enseignants-chercheurs et la servile frivolité des étudiants, recrachant leur cours aux premiers quand ils ne vomissent pas autre chose ailleurs. 
Mais, il faut faire voir que les étudiants sont victimes de leur université, devenue sous tous les aspects un établissement « de la misère de vivre » (1), pour reprendre l’expression de Nietzsche (au XIXème siècle). Le philosophe allemand désigne par la « misère de vivre » la vie basse, celle qui est soumise à la nécessité, celle de l’être humain répondant comme un automate à l’impulsion du besoin immédiat. En réaction là-contre, l’université pour Nietzsche doit se présenter comme un « établissement de culture », formant moins des travailleurs que des citoyens libres, incarnant cette liberté dans les grandes œuvres de l’esprit (de celles de Kepler à celles de Mallarmé). L’université en France échoue à atteindre cet idéal ; mais, pis, elle dédaigne de le poursuivre en se satisfaisant d’un public d’étudiants fouettés par la misère matérielle et le dénuement économique, un public d’autant plus asservi par l’injonction d’obtenir de bons résultats à l’examen ou aux méchants partiels.


Cela paraîtra intempestif à certains de dire nos savants, formés à l’université, impuissants à produire d’importantes œuvres de l’esprit ; on nous rétorquerait avec mépris l’exemple du Pr Didier Raoult et de son remède-miracle. Mais, en réalité ce personnage est le symptôme d’une absence, celle de l’esprit de justice et de vérité dans les recherches savantes ; cet esprit que l’on doit trouver immanquablement dans toutes les grandes œuvres et à leur préparation comme mobile de la recherche. S’agitant autour du malade sans avoir conçu de thérapeutique précise, claire, dont la méthode est raisonnable et assimilable pour tous, le Professeur a voulu nous vendre des résultats parcellaires pour nous convaincre de lui confier nos malades. Il fallait donc confier nos malades au hasard, une part de hasard que lui-même n’a jamais niée. De façon plus générale, nos savants ne travaillent pas à la justice ou à la vérité (toujours synonymes) en temps de paix (même si beaucoup font preuve d’un dévouement admirable en ces temps-ci), trop occupés par le prestige social (le prestige procuré par une application technique, par la gloire d’une publication dans une revue, par l’argent — choses toujours dans une étroite corrélation), et cloisonnés dans leur spécialité. Tout cela souvent malgré eux, par la faute d’une logique perverse dont les études à l’université sont le fourrier.


La récente mise en place de la sélection en première année de master a fini de faire des étudiants des bêtes de somme, a fini d’enterrer le mythe de l’université comme « établissement de culture », devenue incapable de susciter d’autres mobiles aux étudiants que l’accès, par les bonnes notes, à un glorieux master, puis à la réussite professionnelle.
Ouvertement, un professeur d’une grande université réputée (encore du prestige) exhortait en début d’année ses étudiants à travailler pour « avoir de bonnes notes », afin d’ « obtenir le meilleur master », pour enfin « s’épanouir professionnellement ». Il est ainsi pris acte que l’université est une machine à délivrer des diplômes, devenus des sésames en vue de s’épanouir. Certes, ce raisonnement est de bon sens pour l’ensemble des étudiants dont le front lourd de connaissances aussitôt oubliées qu’apprises leur font pencher la tête pour acquiescer à tous les mots de leur vénéré professeur de droit civil (l’auteur de l’exhortation en l’espèce). En réalité, c’est là la défaite de l’université, devant laquelle trop d’étudiants sont désormais aveugles. D’abord révoltés puis ensuite résignés, les étudiants sont maintenant aveugles, faute à la Minerve de la bonne note, et son œuf clair de l’épanouissement professionnel.


« Avoir de bonnes notes » est un mobile acceptable pour étudier ? Etudier, moyen en vue d’une fin que représentent « les bonnes notes », et plus loin: l’épanouissement professionnel. Est-ce que ces fins sont dignes d’être prises comme finalités de nos efforts estudiantins ? Non, car le rôle de la fac est de former des citoyens, qui deviendront chercheurs pour certains, capables de se demander avec une réelle anxiété avant de publier une étude dans une revue : « est-ce que je suis dans la vérité ? »(2), pour reprendre les mots donnés à cette exigence par la philosophe Simone Weil.
Ne fabriquons plus de Didier Raoult : l’université doit inspirer les seuls et grands mobiles de la vérité, de la justice et de la beauté à ses étudiants ; nous les retrouverons triomphalement ensuite dans la société, pour qu’enfin celle-ci ne soit plus aux mains de personnes imbues de prestige et d’épanouissement personnel, qui font du fruit d'un travail "scientifique" un objet bassement partisan à l'attention d'une population prenant parti "pour" ou "contre", comme on est "pour" ou "contre" le menu de substitution à la cantine. Est-ce qu'on imagine Louis Pasteur depuis son labo embraser ainsi la population ?


Il importe de retrouver un peu de lucidité dans nos universités pour y faire naître la grandeur d'âme du génie. En ce sens, comment organiser l'étude à l'université ?
« L’intelligence est menée par le désir, et il n’y a pas de désir sans joie ni plaisir »(3). Cette vérité facilement assimilable, exprimée par les mots de Simone Weil, met immédiatement en doute l’opportunité de faire des étudiants des obsédés de la bonne note. D’abord, il y a l’angoisse qui dégrade, qui lancine, devenue la maladie chronique de l’étudiant. Par suite, cette angoisse annihile toute espèce de joie d’apprendre, en l’absence de quoi, disait la philosophe, « il n'y a pas d'étudiants, mais de pauvres caricatures d'apprentis qui au bout de leur apprentissage n'auront même pas de métier ».
Ensuite, pour ceux qui auraient réprimé leur compassion devant ce tableau de l’étudiant angoissé, pensez encore à ces hommes et ces femmes qu’une telle université forment et déforment. Ne perdez pas de vue que nos femmes et nos hommes politiques sont issus de ce système et de celui des grandes écoles (dont le mal est le même, accru encore par la logique des concours). Nos hommes et nos femmes politiques, nous le remarquions en introduction, sont incapables de porter cette attention salvatrice aux malades, aux malheureux, incapables par suite de distinguer la justice et le juste remède nécessaires au secours de notre hôpital public rampant de douleur, arrivé au suprême degré de détresse avec la crise du Covid-19. D’autres sont capables de porter cette nécessaire attention, comme les ouvriers ou les agriculteurs, ceux qui ont la précieuse mais terrible connaissance de la pauvreté, de l’absence de considérations ; par suite ceux-là seraient bien plus à même de proposer des lois, prendre des décrets… Mais il faut s’y faire, le milieu gouvernant n’est composé, par une sorte de fatalité, que de vainqueurs, pas de vaincus dans la jungle capitaliste.


Alors, au moins, l’université, plutôt que d’abrutir son public par la menace de l’examen, pourrait permettre aux étudiants, futurs citoyens ou futurs dirigeants, de former ce pouvoir d’attention au malheur, que l’on retrouve si rarement dans la société en général, chez ceux qui décident en particulier. Le pouvoir d’attention, d’être attentif, dans le sens fort donné par Simone Weil est nécessaire aux études, et ne s’exerce que là où il y a liberté et joie d’apprendre. Apprendre sous la contrainte de l’examen tend à un genre d’efforts sans lien avec l’effort d’attention, seul l’apprentissage par le désir d’accroître cette faculté d’attention permet en-effet le développement de cette capacité, que l’on retrouve sous forme d’attention au malheur, chez des personnages exemplaires tels que Blum, De Gaulle en 1940, ou Jaurès. C’est parce que De Gaulle a été attentif au malheur de sa patrie, la France, qu’il a refusé son sort, entre les mains des nazis.


Poursuivre le développement de ces idées est nécessaire, mais pour le moins, à cet instant, beaucoup sauront voir que la pression de la note à l’université, lorsque la bonne note devient le moteur et l’horizon des étudiants, est une façon de mépriser ces derniers, mais surtout de former des citoyens médiocres et inattentifs.


Pour conclure, le lien avec la crise du Covid-19 doit être fait. En ce moment, les étudiants de l’université attendent fiévreusement qu’une décision claire soit prise concernant le maintien des partiels sous forme d’examens à distance. Beaucoup de facultés et d’enseignants ont déjà annoncé le maintien, sous cette forme singulière, des partiels, arguant souvent, face à l’inquiétude des étudiants (pour beaucoup dans des situations impropres au passage d’examens à distance) la souveraine importance des notes.
Il nous semblait là l’occasion pour le Ministère de l’Enseignement supérieur d’annoncer l’annulation de ces examens, en profitant de cette décision pour rappeler solennellement le caractère accessoire des notes à l’université, dont la seule fonction devrait être de vérifier des acquis. L’étudiant, conscient de l’importance de suivre et d’assimiler les cours dispensés, serait pour ce semestre débarrassé de la funeste pression de l’examen, et en profiterait pour jouir d’une première période dans sa vie où les études ne seraient accompagner d’aucune menace de sanction par les notes ; par suite il découvrirait les charmes et les effets bénéfiques de la désormais souveraine joie d’apprendre. Animé de mobiles nouveaux, avec une bonne huile dans sa lampe, l’étudiant exercerait son pouvoir d’attention dans ses études, ni poussé ni distrait par le seul horizon de l’examen ; à nouveau rayonnerait sur l'université, quoique depuis nos chambres d'étudiants, de grandes et belles lumières.

 

1 : F. Nietzsche, Sur l’avenir de nos établissements d’enseignements, Gallimard.
Sans souscrire à toutes les thèses défendues par Nietzsche dans ces conférences, nous reprenons à notre compte la critique d’une université « de la misère de vivre », sans pour autant encenser absolument son contraire, c’est à dire « l’établissement de culture » ; nous retenons surtout cette idée que la bonne étude à l’université suppose un dépassement de l’individualité.


2 : Simone Weil, L’Enracinement, Gallimard.


3 : Simone Weil, Attente de Dieu, Fayard.

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