Vingt kilomètres de rayon(s)

Matin déconfiné sur les bords retrouvés du Finistère.

La bicyclette reposait depuis quelques mois ; soit que les jambes pour l'enfourcher étaient absentes, soit qu'elle dédaignait appliquer ses pneus sur une terre subitement restreinte à un pauvre périmètre, plus assez étendu pour lui permettre de toucher la côte. 
Puis l'horizon s'est élargi, il faisait désormais vingt kilomètres de rayon. C'était assez pour atteindre le rivage. Ainsi, l'Etat, ce monstre plus glacé que le plus rude des hivers, rendit opportune nos retrouvailles avec ma bicyclette, celle-là qui devait me mener sur les routes de la Côte des Légendes, au nord du Finistère, sur autant de chemins laissés en gâtine. 

Vingt kilomètres, puisque c'était tout notre monde, étaient assez pour tracer un itinéraire. Ces vingt kilomètres contenaient tout l'exotisme permis, et j'espérais y trouver au moins quelques impressions capables d'agiter la surface stagnante d'une âme lassée. Mais étais-je encore capable de voir et de sentir ? Mes yeux, sûrs de trouver des paysages admirables, seraient-ils être assez alertes pour découvrir de beaux tableaux à ma pensée, ou ma neurasthénie n'allait-elle pas y voir que de mornes et naturels capriccio 

L'itinéraire débutait dans une profonde campagne. A neuf heures du matin, les vaches, des jersiaises aux allures de grosses biches, occupaient déjà les prairies vallonnées de mon voisinage. Je décidai de ne pas les contempler davantage et débutai de suite mon chemin, car, encore confiné et derrière ma fenêtre, elles étaient toute ma poésie et je m'étais déjà largement enivré de leur tendre et lente attitude. J'empruntais les routes connues, celles qui se trouvaient alors dans le périmètre d'un kilomètre tracé par l'Etat autour du domicile ; je les empruntais désormais comme un pont vers l'oublié, et ne les appréciais plus pour elles-mêmes. Je leur étais toutefois reconnaissant d'avoir accueilli mes courtes balades pendant quelques temps, et d'avoir à cet effet gentiment orné leurs bords de camélias. J'appréciais l'intention, mais, je pouvais désormais leur avouer que le camélia n'est joli qu'à orner les cheveux noirs d'une femme, que près d'une route bitumée il n'inspire guère plus que l'asphalte l'amour des splendeurs naturelles, et pour cause, il est tout autant que le bitume un monstre de culture. Je voulais désormais retrouver une nature qui se suffit à elle-même. 

En bicyclette, je dévalai une dernière pente avant de traverser la frontière qui séparait le monde d'avant le 28 novembre et celui d'après cette date. Ma poitrine était gonflée de l'air inspiré en descendant la vallée ; elle était encore pleine de la joie qu'inspire un dimanche mâtiné de soleil et de rosée. La frontière franchie, je tâchai d'allumer mes sens endormis ; et faute d'être très en forme, la beauté retrouvée enfermerait l'énergie nécessaire à rejoindre la côte, à une dizaine de kilomètres. 


Les premiers mètres, je ne pu apprécier du matin la pureté divine. En effet, le premier raidillon réveilla si violemment mon cœur et mes jambes engourdis que je me trouvai rapidement hors d'haleine. Arrivé au sommet, je ne pu donc que faire le notarial constat que les champs, à ma droite, présentaient des sinuosités régulières et douces pareilles aux plis pratiqués dans une robe de soie. Je ne pu m'y attendrir, tant le souffle de l'effort me disputait mes facultés ; le choc musculaire est plus urgent que le choc esthétique. Finalement mon cœur retrouva un rythme convenable à recevoir quelques impressions, et me permis d'apprécier l'étendue des plaines déroulant jusqu'aux côtes. Le trajet était plat désormais, assez pour y trouver de hautes voluptés. 

Les champs étaient surmontés d'une nappe brumeuse qui annonçait assez la saison de froidure ; ils n'étaient plus fécondés faute à cette calotte de condensation. Le soleil était là pourtant, répandant timidement des rayons d'ambre. S'il paraissait impuissant à faire lever la sève des végétaux, du moins le soleil froid remplissait à merveille sa vocation esthétique ; les effets de la lumière dans l'aurore hivernale sont toutes nos nourritures. Le ciel dégagé, pur mélange de blanc et de bleu, était lacéré de reflets de cierge. Le brouillard environnant dessinait une coupole de quelques kilomètres de diamètre pour m'enfermer dans un microcosme d'adorables rayons. Bientôt le soleil prit plus d'assurance, à dix heures il dissipait toute espèce de brumasse, mais perdait dans la bataille sa couleur mystique. Je pouvais encore soutenir le regard de ce lointain soleil, regarder fixement et sans douleur cet œil dans l'air pur et silencieux ; qu'il semble bien fragile en hiver, par là il enflamme d'autant plus l'amour pour lui. Sa fragilité amène la pensée sur celle que partage les arbres fruitiers en fleurs au printemps, et, par là, affole déjà l'espoir de la prochaine renaissance. Celui qui n'aime pas l'hiver trouvera donc toujours en cette période le support pour des analogies vers des temps plus appréciés. 

Je continuai mon chemin à travers champs, sur des routes cahoteuses. J'étais assez disponible pour apprécier toutes les nuances de vert qui m'environnaient. Selon leur distance, leur hygrométrie, la nature de leur sol, leur inclination ou leurs reliefs, les champs accueillaient de manières différentes la lumière du soleil — l'herbe dont la plupart étaient revêtus subissaient donc des verts tout différents au contact du soleil. Les terrains gras paraissaient phosphorescents ; les terrains très à distance de mon regard et se trouvant droit sous le soleil étaient comme floutés ; le champ incliné et qui recevait alors des rayons obliques arborait un vert doré ; d'autres étaient crus et froids parce que le soleil ne traversaient pas la rangée d'arbres qui les gardaient jalousement... Je dus alors conclure avec Chateaubriand que ce sont toujours les effets de la lumière qui font les admirables paysages. 

Comme j'étais pressé de revoir la mer, j'appuyai un peu plus fortement sur les pédales. Une envolée soudaine de mésanges, surprises dans leur langueur par mon entrain, me fit l'effet d'un feu d'artifice carioca. Un peu plus loin, alors que je longeais les bords d'une grande propriété, un border collie sortit de sa sieste, me sembla t-il la rage au ventre, pour suivre mon passage le long du jardin qu'il gardait et me dissuader de l'approcher. Je ne pus m'empêcher de le narguer quelque peu, de ralentir l'allure pour le guigner. Il arrêta sa course en butée de terrain, fit mine que le fossé séparant la route et le jardin quelque peu surélevé où il se tenait l'empêchait absolument de venir me mordre ; il aboya une dernière fois et regagna mollement sa niche. J'observais amusé cette parade de pure forme. Ce gentil chien venait de réciter pour moi sa partition de chien méchant , et devait-il la rejouer sans variation à chaque passant. J'en conclus que ma vie ressemblait assez à celle de ce chien, qu'aussi je me contentais de répéter ce que mon personnage social me dictait en présence de tel ou tel étranger, dans telle ou telle situation, et que je ne me déplaçais guère que sous l'impulsion de l'habitude. 

Après quelques kilomètres, presque insensiblement les paysages préparaient dans mon esprit les retrouvailles avec la mer, en se rendant de plus en plus fraternels de l’atmosphère du littoral. Déjà j'apercevais quelques tapis de sable, des ajoncs et des queues de lièvre ; aussi c'était surtout l'odeur qui m'avertissait de ma proximité avec la mer. Je respirai ce parfum mêlé de sel et de miel, qu'exhale tour à tour le rivage et les alyssons maritimes. Ces effluves si laineux me caressaient le nez quand les rayons du soleil continuaient de m'envelopper du plus doux linge dont j'eus pu rêver encore confiné. 

J'arrivai déjà devant la plage. Elle était vidée de son eau par la pleine lune. Il ne restait que de grands rochers, droitement disposés sur la baie déserte comme des pierres tombales. Il me fallait pédaler quelques kilomètres à l'ouest pour espérer rejoindre une plage où la mer n'est jamais basse. Je décidai de reprendre le chemin par les terres pour me réserver de brutales retrouvailles avec les eaux finistériennes. Mais le détour était vain, déjà ma pensée baignait la mer, comme elle se trouve déjà dans les bras d'une mère que l'on ne touche pas encore mais que l'on voit au loin et vers laquelle on court. Je pédalais mais je nageais ; l'odeur de sel et de miel était trop forte. 

Je ne connus pas cette joyeuse surprise qu'il y'a dans toutes retrouvailles, car la mer était déjà présente en moi, ou plutôt, ma pensée avait déjà pris pour corps la plage (ce qui explique assez pourquoi je n'ai pas de souvenir des paysages rencontrés pendant mon détour). Mais, je vis bien la mer, après m'être faufilé entre quelques eucalyptus dont le feuillage ajouta à la beauté des eaux.

Il était onze heures et demi et j'avais vu la mer, après 3 mois de privation. L'Etat avait bien élargi l'horizon, il faisait vingt kilomètres de doux rayons, je l'ai éprouvé. Je n'avais pu voir la mer plus tôt faute notamment au reconfinement ; néologisme hideux qui portait toutefois quelques vertus : il m'avait donné soif, et je croyais désormais pouvoir éprouver la vérité du mot de Gide : "mes plus belles joies ont été des soifs étanchées". 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.