Performance des équipes arabes dans la Coupe du monde 2018: tentative d'explication

Au-delà du succès personnel, gagner une compétition internationale est une victoire de tout un pays. Or on ne peut défendre les couleurs de son pays sans s’inscrire dans la marche de son histoire. Et c’est ce qui fait défaut aux joueurs arabes et fait obstacle à leur ascension dans un sport qui les passionne.

La Coupe du monde du football 2018 débuta par un match où la Russie a mené 5-0 contre l’Arabie saoudite. Cela fait plusieurs fois que l’Arabie saoudite participe au Mondial de football, et l’observateur ne peut que s’interroger sur les raisons de l’échec du Royaume à élever le niveau de performance de son équipe, sachant combien les gouvernements saoudiens, qui se sont succédé ces dernières décennies, ont investi dans ce sport en louant les services de grands entraîneurs et en choyant leurs joueurs.

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En l’absence d’éléments de réponse à ce questionnement, regardons les facteurs qui président à la victoire dans toute compétition sportive :

1) La bonne performance dans toute activité suppose de l’aimer, et ce d’autant plus dans les sports. En effet, le choix d’un sport à pratiquer est un choix libre qui repose sur notre passion pour ledit sport ;

2) le désir de gagner. Il y a une différence entre un sport qu’on pratique comme amateurs, pour le plaisir et/ou le bénéfice que cela apporte à notre santé, et un sport qu’on exerce en tant que professionnels où la victoire est le but ultime.

Sur quoi repose ce désir et d’où tire-t-il sa force ?

Le désir de gagner est d’abord une donnée personnelle. La victoire sur soi et sur l’adversaire agissent simultanément dans la psychologie du joueur professionnel. Ce facteur seul peut suffire pour amener le sportif professionnel au triomphe dans les sports à adversaire unique tel que le tennis. Mais dans un sport collectif tel que le football, ce désir de triompher devrait être également partagé par tous les membres de l’équipe, comme s’il s’agissait d’un seul homme. En d’autres termes, le joueur s’efface pour fondre dans le groupe.

Mais nous devons distinguer les matchs à l’échelle nationale de ceux des championnats internationaux où d’autres facteurs entrent en ligne de compte pour l’emporter. Dans le Mondial de football, le joueur représente son pays, et sa victoire est aussi celle de son pays, transcendant ainsi son désir narcissique de gagner au niveau de sa communauté nationale. Cela s’applique dans le football plus que dans d’autres sports en raison de la popularité des joueurs et des foules qui les soutiennent et vibrent avec eux, faisant de ce sport un emblème national par excellence et une incarnation de l’orgueil national à l’étranger.

En résumé, dans les championnats mondiaux, l’amour du football et la cohésion au sein du groupe s’associent à l’orgueil national pour former une alchimie particulière qui sera déterminante pour la victoire de l’équipe. Ce mélange détonnant s’incarnerait dans la façon de chanter l’hymne national avant le départ du Mondial. En effet, selon une étude, plus les joueurs y mettent de l’ardeur, plus leurs chances de gagner sont grandes[1].

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En admettant que l’équipe saoudienne bénéficie des services d’un des meilleurs entraîneurs au monde, et que ce dernier ait choisi les meilleurs joueurs nationaux en leur offrant les meilleures conditions d’entraînement, il reste à comprendre les raisons qui font obstacle au succès de l’équipe à l’échelle internationale.

Après avoir exposé les facteurs à l’œuvre dans la psychologie de chaque footballeur lors des matchs internationaux, et considérant que la passion pour ce sport est indiscutable pour les joueurs saoudiens qui ont fait leurs preuves pour être sélectionnés dans l’équipe nationale, la question se porte alors sur le degré de cohésion au sein de l’équipe ou sur la fusion de cette dernière avec sa patrie.

Parmi les ressorts d’une ferveur nationale permettant de cimenter une équipe sportive à l'étranger, il y a l’amour de son pays doublé du sentiment d’appartenance à sa terre. Toutefois le patriotisme ne naît pas ex nihilo. C’est la résultante d’actions menées par un groupe humain participant à la construction du pays et à son histoire. Cela s’applique-t-il à la situation en Arabie saoudite ou à un quelconque pays arabe - à l’exception récente de la Tunisie- où le pouvoir se perpétue entre les mains d’une oligarchie qui s’auto-reproduit depuis des décennies, n’offrant au citoyen aucune possibilité de contribuer à l’histoire de son pays ? La réponse à l’évidence est non. C’est ainsi qu’il se peut que ce moteur essentiel à sa victoire lors des confrontations internationales, fasse défaut au joueur saoudien, ou au joueur arabe de manière plus générale. Il ne peut y avoir dissociation entre la défense des couleurs de son pays à l’international et son inscription dans la marche de son histoire.

En d’autres termes, on demande au « citoyen » joueur de foot arabe, d’écrire une page dans l’histoire sportive de son pays alors qu’il est dépossédé de son rôle de citoyen par ailleurs. Ne prenant aucune part, sinon formelle dans certains pays arabes, au choix de ceux qui le gouvernent, il en perd l’élan patriotique. Le citoyen arabe est le présent absent dans son propre pays où il est condamné au divorce d’avec une citoyenneté véritable et pleine qui lui donnerait le sentiment d’appartenance à une terre dont il se constituerait, si ce sentiment existait, une pierre dans son édification. Qui lui procurerait une fierté nationale et lui insufflerait ce transport, que je qualifierai de mystique, pour porter haut le drapeau de son pays. C’est peut-être de cela qu’il manque le joueur saoudien.    

   

[1] http://www.bbc.com/culture/story/20180614-world-cup-2018-the-extraordinary-power-of-the-football-song?ocid=global_culture_rss&ocid=global_bbccom_email_17062018_culture

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