22 jours consécutifs de manifestations en Russie

contre l'emprisonnement du gouverneur, accusé et présumé innocent d'anciens meurtres. Et une leçon de fédéralisme.

On sait en France, ou plutôt on sait peu, car le sujet est peu traité par la presse française, à part un peu le Monde, que des manifestations ont lieu actuellement en Russie à Khabarovsk. C’est l’été, l’information n’est pas un marronnier, sans doute notre désintérêt n’est-il que passager. Ou alors, peut-être est que nous ne comprenons plus la Russie, à parfois remplacer les faits par des caricatures. Ou peut-être est-ce que la France a vieilli, et qu’elle n’est plus sensible à ceux qui défendent leurs droits aux loin.

Abrégeons, et revenons à Khabarovsk. C’est la plus grande ville, devant Vladivostok, et un kraï de l’Extrême-Orient russe, situé sur le fleuve Amour, juste avant que son cours ne vire de l’est au nord. Khabarovsk a un peu plus de 600 000 habitants, le kraï lui-même, dont la superficie est plus grande que celle de la France, un peu moins 1,4 million d'habitants. 

Son gouverneur, Sergueï Fourgal, fait partie des quatre candidats n’appartenant pas à Russie unie, le parti présidentiel, à avoir été élus «  par surprise » à la tête d’une région lors des élections de septembre 2018, dans le contexte d’une hostilité forte de la population à la réforme des retraites décidée par le président de la Fédération, Vladimir Poutine. C’est le seul que des manœuvres ultérieures n’aient pas réussi à écarter. Il est membre du Parti libéral-démocrate de Russie, un parti se présentant comme centriste, mais plutôt libéral - sur le plan économique - et conservateur, pour le reste. Comme les autres partis de l’opposition intégrée au « système », il est maintenant surtout un faire-valoir du pouvoir, en jouant le jeu d’une apparence de démocratie, et en votant et soutenant toute les initiatives présidentielles. 

Élu, Sergueï Fourgal a pris ses fonctions fin septembre 2018. Le 9 juillet, il a été arrêté et incarcéré, pour des meurtres qu’il aurait fait organiser dans les années 2000, au moment la concurrence entre entreprises se faisait aussi de cette façon en Russie. 

Depuis le 11 juillet, des manifestations pour protester contre son éviction ont eu lieu chaque jour. Les plus importantes ont eu lieu les 18 et 25 juillet, avec un nombre de manifestants situé selon des médias indépendant dans une fourchette de 15 000 et 50 000, et de 6 500 selon la police, chiffres de toutes façon important en Russie. Celle de samedi dernier, qui s’est déroulée sur une pluie battante (cf. l’incrustation vidéo) aurait encore rassemblé 3 500 personnes. Ces manifestations sont réprimées de façon hésitante par le pouvoir, et la réponse politique qu’il lui a apportée, avec la nomination d’un nouveau gouverneur intérimaire, Mikhaïl Dektiarev, également membre du parti libéral démocrate, désavouée par l’assemblée législative du kraï, également libérale démocrate, n’a pas convaincu: Le seul succès du pouvoir est d’avoir réussi à occulter l’information sur les manifestations dans les médias officiels. 

Meeting le 1er août à Khabarovsk sur la place Lenine © DVhab.ru

Des actions de solidarité avec les manifestants de Khabarovsk ont eu lieu dans de nombreuses grandes villes de Russie, en particulier à Vladivostok, Barnaoul, Irkoutsk, Kazan, Tcheliabinsk, Krasnodar, Saint-Pétersbourg, où une centaine de personnes avec des ballons colorés ont défilé le long de la perspective Nevski, et à Moscou. Il y a bien sûr eu des arrestations de manifestants. 

L'analyse de ces évènements me semble ardue, comme le pronostic de leurs suites, je ne m'y risquerai pas. Et puis, pourquoi en parle ici, dans ce blog consacré aux questions sociales ? D’abord pour éviter que le sujet ne soit absent de Mediapart : j’ai passé l’âge de croire ou d’espérer des révolutions ou des sursauts populaires autres que ceux qui se dérouleront dans mon propre pays, il n’en reste pas moins que ce qui se passe en ce moment en Russie est important. 

Et aussi, pour faire le lien avec une idée que j’ai développée ici à plusieurs reprises. Les manifestations de Khabarovsk, comme celles qui ont lieu ce weekend dans des villes très largement dispersées sur le territoire russe, me semblent être l'expression d'une hostilité au centre, et de la volonté de faire respecter l’idée qu’une certaine souveraineté populaire — bien limitée — peut s’exercer au niveau régional. D’un certaine manière, on retrouve cela pour les politiques sociales. Leur centre de gravité est au niveau régional, et c’est à ce niveau aussi, celui des sujets de la Fédération, que sont parfois desserrées les contraintes établies par le niveau fédéral. Pour mieux comprendre la Russie, il nous faudrait sans doute mieux comprendre son caractère fédéral. 

Meduza (1er août 2020)

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