Russie, VIH : accélérer les progrès vers les ODD et la fin de l'épidémie de sida

ONUSIDA fait pression sur les autorités russes pour qu’elles adoptent une nouvelle stratégie de prévention et de lutte contre le VIH sida.

Le ministère russe de la santé est en train de préparer une nouvelles stratégie de l’État de lutte contre l’infection par le VIH, faisant suite à celle adoptée en octobre 2016 par le gouvernement fédéral [texte en français ici]. Le document de 2016 faisait référence aux recommandations de l’ONUSIDA et de l’OMS. Il rompait en partie avec les logiques d’action antérieures, qui avaient conduit à une situation épidémiologique catastrophique, en prévoyant des actions tournées vers les groupes à risque, les toxicomanes et les personnes s’adonnant à la prostitution, mais également les homosexuels et les personnes emprisonnées ou en détention préventive. 

La nouvelle stratégie portera sur la période 2021-2030. Les orientations présidant à son élaboration auraient fixées par Vladimir Poutine, qui aurait demandé une prise en compte effective du cadre déterminé par l’OMS [je l’indiquais dans ce billet, sur la base d’informations données par Kommersant et par TASS, ensuite démenties par le porte-parole du Kremlin]. Le projet semble en fait toujours être âprement débattu, probablement pour des raisons budgétaires, et aussi parce que l’absence de politique volontariste de prévention et de lutte contre le VIH/sida, la stigmatisation des toxicomanes, et des homosexuels, et l’hostilité viscérale à l’éducation à la santé et la sexualité dans l’enseignement secondaire sont un des marqueurs politiques de l’extrême droite russe et du parti Russie unie. 

Je reviendrai sur le contenu et les modifications apportées par la nouvelle stratégie. Je saisis aujourd'hui l’occasion d’une tribune publiée par Vinay Saldanha, dans le bulletin de la Chambre des comptes de la Fédération de Russie (n° 6, 2020, ici, page 69), pour commencer à en parler. Vinay Saldanha est l’ancien directeur de l'équipe de l'ONUSIDA d'appui aux régions pour l'Europe de l'Est et l'Asie centrale. Il a dans ces fonctions contribué de façon déterminante à la construction de la stratégie russe de 2016. Il est maintenant conseiller spécial de la directrice exécutive d’ONUSIDA, Winnie Byanyima. La revue où est publié ce texte n’est pas non plus indifférente. La Chambre des comptes de la Fédération de Russie est l’équivalent de notre Cour des comptes. Elle est présidée par Alexeï Koudrine, un des chefs de file du lobby libéral en Russie, et dont la stratégie repose sur deux volets : libéralisme économique et « développement du capital humain », ce concept intégrant l’idée d’un système de santé efficace. Alekseï Koudrine s’est lui même exprimé sur la menace (cf. ce billet) sur la menace que constitue le VIH pour la Russie.

La tribune de Vinay Saldanha s’intitule : VIH et Covid-19, quelles conséquences pour les objectifs de développement durable ?

Après un développement sur la pandémie du Covid-19, conclu sur l’idée qu’ « elle a passé au crible les réponses aux urgences sanitaires internationales et nationales, mis en exergue les lacunes de nos systèmes, montré également nos forces et fourni une expérience précieuse pour répondre à d’autres pandémies, comme le VIH », elle rappelle le risque évoqué par Winnie Byanyima, d’une dépriorisation de la lutte contre le VIH / sida. Elle se poursuit par les considérations suivantes :

« La stratégie actuelle de l'ONUSIDA, approuvée par le Comité directeur du programme de l'ONUSIDA avec la participation de la Fédération de Russie en tant que membre du conseil, a été l'une des premières stratégies des Nations Unies à s’aligner sur les objectifs de développement durable (ODD). Elle comprend un engagement des États membres à mettre fin aux épidémies de sida d'ici 2030 en tant que menace pour la santé publique (objectif 3.3) […] » .

« En Russie, où vivent plus d'un million de personnes vivant avec le VIH, l'épidémie de VIH demeure une grave menace pour la santé et le développement du pays. Malgré des progrès significatifs sur de nombreux autres buts et objectifs des ODD, la Fédération de Russie n'a pas le temps de stopper l'épidémie de sida d'ici 2030. Pour accélérer le processus et être au rendez-vous de 2030, la Russie doit mettre à jour et approuver un programme fédéral de lutte contre le sida qui mobilise et rassemble des moyens importants, des spécialistes hautement qualifiés de la santé, dont ceux des organisations non gouvernementales. L'ONUSIDA s'engage à collaborer avec la Fédération de Russie dans pour définir et accomplir de cette tâche urgente ». […]

Avant la flambée de COVID-19, la Fédération de Russie s'est engagée à un examen national volontaire sur la réalisation des objectifs du Programme 2030 lors du Forum politique de haut niveau des Nations Unies en juillet 2020. Dans ses déclarations précédant le forum, la Russie a évoqué d’importants progrès dans la mise en œuvre des ODD, tout particulièrement pour l'objectif 1 « Mettre fin à la pauvreté », l'objectif 4 « Éducation de qualité » et l'objectif 8 « Travail décent et croissance économique ». 17 groupes de travail thématiques ont été créés pour atteindre tout ces objectifs. Chaque groupe de travail comprend des représentants du pouvoir législatif, des organes exécutifs fédéraux et régionaux, des autorités municipales, de la Banque centrale de Russie, des institutions de développement, des organisations de la société civile, des organismes de recherche, ainsi que des représentants des entreprises, soit plus de 200 experts et plus de 100 organisations ayant participé à la préparation de l’examen national ». […].

« L'ONUSIDA est prêt à s'engager dans une telle collaboration multipartenariale qui renforcera les ripostes fédérales au VIH et accélérera les progrès de la Fédération de Russie vers les ODD et la fin de l'épidémie de sida d'ici 2030 ».

Cela fleure bon le jargon onusien, mais il est difficile de pas lire ce texte comme une mise sous pression des autorités de santé russes, ou comme une critique d’une insuffisante concertation dans la préparation de la nouvelle stratégie fédérale, ou comme une demande instante d’une meilleure prise en compte des orientations d’ONUSIDA et de l’OMS dans sa construction. Le tout sous l’oeil bienveillant de la Chambre des comptes, qui se laisserait prendre à inciter à plus dépenser pour le système de santé. L'enjeu est bien d'acheter les antirétroviraux nécessaires pour soigner l'ensemble des personnes vivant avec le VIH en Russie. 

Vinay Saldanha © UNAIDS Vinay Saldanha © UNAIDS

Bulletin de la Chambre des comptes de la Fédération de Russie, 2020, n ° 6

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