Mordovie : retour à l’esclavage à la colonie pénitentiaire IK-2.

Un témoignage sur les horaires de travail dans un atelier produisant des uniformes pour les employés de RJD, la SNCF russe.

Le journal Kommersant a repris et confirmé des informations données par le fonds « Rous Sidiachtchaïa » (La Russie emprisonnée) faisant état de l’emploi de détenues dans des conditions relevant de l’esclavage à la colonie pénitentiaire IK-2 en Mordovie, à 600 kilomètres à l’est de Moscou. 

Elles sont fondées sur les déclarations d’une détenue, Anna Gaïdoukova, condamnée à 9 ans de privation de liberté en 2014, sur la base de l’article 228 du code pénal de la fédération de Russie, qui réprime l’acquisition, la détention, le transport, la fabrication et la transformation illégale de stupéfiants. Elle s’est plainte à un prêtre des conditions introduites dans la colonie pénitentiaire, après un changement de direction. Le prêtre a informé Rous Sidiachtchaïa, dont un avocat a pu rencontrer Anna Gaïdoukova alors que celle-ci était temporairement dans un hôpital pénitentiaire. 

Elle a alors déclaré que « les prisonniers étaient contraints de travailler sans aucun jour de repos », « de huit heures du matin à neuf heures du soir », « avec 10 minutes allouées pour le déjeuner » et « l’autorisation d’aller aux toilettes une fois par jour ». Les caméras de vidéosurveillance sont désactivées après 18 heures dans les ateliers, pour qu’il n’y ait pas de preuve que les détenues continuent à travail.

Les prisonnières sont chargées de confectionner les uniformes des employées des chemins de fer russes, pour un salaire de 11 000 roubles [122 euros] par mois, dont il ne leur reste que 5000 roubles [55 euros] après les retenues faites par l’administration de la colonie. 

Anna Gaïdoukova a également déclaré s’être plainte, et qu’à la suite de cette plainte, elle avait été battue et menacée de « pourrir » dans un quartier de haute sécurité. 

L’avocat de la fondation a cherché à la rencontrer une deuxième fois, après son retour dans la colonie pénitentiaire, mais il n’a pu le faire. Il lui a été déclaré qu’elle ne souhaitait pas le voir. Rous sidiachtchaïa estime qu’elle a subi des pressions pour annuler cette rencontre. 

Le directeur de la colonie n’a pas répondu aux questions de la fondation, de même qu’à celles posées par Kommersant. En revanche, le responsable des services de l’administration pénitentiaire de la république de Mordovie a confirmé au journal que le refus de voir l’avocat figurait dans un écrit consigné dans le dossier individuel de l’intéressée, et que la durée du travail dans l’atelier répondait aux exigences du code du travail russe, avec « une organisation en une seule équipe, de 8 h 30 à 17 h 00, avec une demi-heure de pause déjeuner ».

Le témoignage d’Anna Gaïdoukova a été confirmée au fonds par une autre détenue, libérée en novembre 2020. 

Selon Rous Sidiachtchaïa, sur la base des témoignages recueillis auprès des détenus, de telles conditions de travail sont fréquentes dans les établissements pénitenciers, dont les ateliers de confection ont des commandes de la part des services, agences ou entreprises d’État, et qui sont source de profits importants pour les établissements ou leur direction : le principe est de gagner le plus possible en payant le moins possible les détenus. Les pressions pour éviter que les prisonniers aient un contact avec un avocat, comme ils en ont le droit, sont également habituelles. 

Rous Sidiachtchaïa («Русь Сидящая»), à l’origine une association informelle dont les membres avaient des proches en détention, s’est constitué en mouvement en novembre 2008, sous l’impulsion d’Olga Romanova, journaliste et militante de l’opposition russe. Elle s’est transformée en fonds en 2015. En 2018, après avoir reçu une subvention de l’Union européenne pour un programme d’assistance juridique aux détenus, elle a été déclarée « agent de l’étranger » par le ministère de la justice russe. En 2020, après différentes condamnations, elle s’est dissoute, mais son activité continue sans qu’elle n’ait plus de personnalité juridique. 

Nadejda Tolokonnikova, une des membres de Pussy Riot, a été détenue dans une autre colonie de Mordovie, l'IK-14,En tout  ce qu’elle raconte dans son livre Désirs de révolution. Elle y a dénoncé des conditions de travail comparables à celles de l’IK-2. Par la suite, le service fédéral de l’administration pénitentiaire, le FSIN, a engagé des poursuites contre le directeur de l'IK-14, Iouri Kouprianov, qui a été condamné pour abus de pouvoir et fraude dans le service. 210 détenus ont été reconnues victimes par le tribunal. Ceci pour ne pas désespérer de l’état de droit en Russie. Merci à ceux qui le défendent, et qui défendent les droits des personnes privées de liberté. 

Kommersant (11 janvier 2021) - Kommersant (24 décembre 2018)

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