Comme la France, la Russie va être confrontée au risque d’une flambée de l’épidémie dans ses établissements d’hébergement sociaux et médicaux sociaux. Cela concerne d’abord les 1280 établissements dans lesquelles vivent 128 000 personnes âgées ou handicapées adultes. Il se partagent entre maisons de retraite et internats psychoneurologiques, dont j’ai parlé dans plusieurs billets, notamment celui-ci, et celui-là. La frontière n’est pas étanche, et une partie de ces établissements accueillent des personnes âgées, et ponctuellement des adultes handicapés plus jeunes, ou l’inverse.
Il y a aussi les établissements où sont hébergés des enfants handicapés (228 établissements, pour 39 000 enfants), ou des enfants orphelins ou dont les parents ont été déchus de leur autorité parentale, il y avait 50 000 enfants dans cette situation fin 2018, une partie provisoirement dans des familles d’accueil, un partie en établissement, je ne trouve pas les statistiques permettant de préciser ce chiffre. Pour les autres, ma source est Rosstat, le service fédéral des statistiques russes, ici, données 2018. Pour les orphelins, il y a aussi ce site, usynovite.ru (adoptez.ru, c’est un site officiel).
J’ai visité personnellement plus d’une dizaine de ces établissements en Russie. Ceux que j’ai vus ne sont pas à l’abandon, la Russie n’est plus celle des années 1990, et j’ai été souvent impressionné de l’attention apportée à leurs résidents, et de la volonté d’y organiser une vie sociale et collective. Ils se transforment, pas tous au même rythme, rencontrent bien sûr des difficultés, parfois importantes. Il y a aussi des cas de maltraitance, comme dans les autres pays, et c'est un immense progrès qu'ils soient dénoncés et rendus publics.
Pour ceux qui souhaiteraient voir une partie des images que j'ai encore à l'esprit, visionnez ce reportage sur le 45ième anniversaire de la maison internat pour enfants déficients intellectuellement de Savino, dans la République des Maris. Il a été tourné le 1er mars 2019. Je repasserai à Savino en fin de billet.
Du point de vue sanitaire qui est celui de ce billet, il faut surtout signaler que la taille de ces établissements est plus grande qu'en France, en moyenne 200 personnes hébergées dans ceux pour adultes, et parfois plus d’un millier ; qu’il n’y a pas de chambres individuelles, dans la majorité des cas elles sont de deux à quatre lits ; que les relations sociales se font dans ces établissements dans les couloirs, étonnamment larges par rapport à ce que j’ai vu en France, dans des espaces collectifs assez largement distribués, où sont par exemple les télévisions, et dans des salles des fêtes qui font envie ; qu'ils sont souvent isolés, parfois même au fin fond de la forêt, comme la maison de Baba Yaga ; enfin, qu'ils sont visités par des associations de volontaires, beaucoup plus que nous pouvons l’imaginer.
La pandémie de Covid-19 a conduit à prendre dans ces établissements sociaux et médico-sociaux des mesures de prévention, pour l’essentiel l’interdiction ou la limitation à ce qui est absolument nécessaire des visites de l’extérieur. Le 7 avril, une circulaire aux gouverneurs des régions russes (un télégramme, selon la nomenclature russe des actes administratifs) adressée par les ministères du travail et de la protection sociale, de la santé, et de l’éducation, ainsi par l’agence fédérale compétente en matière de santé publique, Rospotrebnadzor, a demandé un renforcement de ces mesures.
Sont requis notamment :
- la désignation au sein de l’administration régionale, pour chaque établissement, d’un superviseur, qui porte personnellement la responsabilité du suivi de l’application des mesures anti-épidémiques dans l’établissement ;
- la vérification, deux fois par jour, par prise de température, de l’état de santé des résidents ;
- la mise à disposition des employés des équipements de protection nécessaires ;
- la préparation du plan d’urgence qui sera mis en oeuvre en cas d’infection ;
- l’interdiction de l’accès de l’extérieur aux établissements, sauf pour les personnes indispensables au fonctionnement de l’établissements, les fonctionnaires compétents de la région, et les associations.
Le « télégramme » demande également d’organiser chaque fois que possible la réinstallation temporaire des résidents dans leur famille, chez leur tuteur, chez un proche ou également chez une personne « avec laquelle ils entretiennent de solides relations personnelles ». Il s'agit de mieux les protéger, et de faciliter le fonctionnement de l'établissement en cas d'infection. Sur le plan juridique, c'est une rupture avec une organisation fondée sur la responsabilité et l’autorité presqu’exclusive du directeur de l’établissement. Les résidents devront consentir à ce déménagement, et les familles ou personnes les accueillant appliquer les règles permettant d’éviter de contracter le Covid-19.
La possibilité offerte aux associations d’accéder à nouveau aux établissements a été débattue. Certaines associations n’y étaient pas favorables. D’autres l’étaient, et leurs dirigeantes ont obtenu gain de cause. Parmi elles, Maria Ostrovskaïa, présidente de Perspektivy, créée en 1996 à Saint-Pétersbourg, Anna Bitova, directrice du Centre de pédagogie clinique à Moscou, créé lui en 1989, ou Niouta Federmesser, directrice du Centre pour les soins palliatifs de Moscou, qui a saisi directement la vice-première ministre Tatiana Golikova. Je devrais écrire un billet pour chacune d’entre elles, je l’ai fait pour Anna Bitova.
Pour rouvrir ainsi les établissements aux associations ?
D’abord sans doute parce que la fermeture était inacceptable éthiquement, le combat pour entrer dans ces établissements qui étaient, avant, des lieux de relégation, et organisés pour cacher ce qui se passait à l’intérieur a été trop long, et le succès trop grand pour imaginer revenir en arrière, même temporairement. La conviction, aussi, que l’isolement pouvait être « fatal » pour les résidents, je cite Maria Sisneva, psychologue clinicienne et bénévole de Stop PNI, faute d'attention, faute de soins, alors que le personnel peut manquer, ou passer l'essentiel de son temps à désinfecter les locaux.
Et aussi pour organiser la sortie, et la mise en sécurité, d’une partie des résidents. C’est à cela que les associations s’emploient maintenant. C’est aussi de cela qu’on a besoin. Il ne suffit pas de faire des plans d'action, il faut aussi trouver des solutions, personne par personne. En trois jours, 370 personnes ont été ainsi retirées des établissements médico-sociaux de Moscou, qui hébergent actuellement 16 000 résidents.
Ailleurs, c’est d’autres solutions que l’on cherche à mettre en oeuvre. Dans la république des Maris, 6 établissements, hébergeant au total 566 personnes âgées ou handicapées, et 141 enfants vont complètement s’isoler de l’extérieur. Selon le communiqué du service de presse de la République, c’est une proposition des travailleurs sociaux et des personnels des établissements, conscients qu’à cause de leur allers retour avec l’extérieur, ils ne pouvaient garantir une protection à 100 % contre le Covid-19. 200 employés ont passé des tests pour constituer les équipes qui rentreront ainsi dans cet isolement volontaire — rappelons au passage l'atout que constitue le fait de pouvoir tester, dans cette situation et dans d’autres. Les établissements ont été approvisionnés pour trois semaines de fonctionnement, en nourriture, médicaments, biens essentiels, équipements de protection individuelle et désinfectants.
J’écris ici le nom de ces six établissements, et je dis un peu où ils sont, que cela ait été fait une fois au moins en français. Il s’agit de :
- la maison-internat (дом-интернат) la Pinède (Сосновая роща) à Iochkar-Ola ;
- la maison-internat de Choïa-Kouznetskovo, à 12 km de Iochkar-Ola ;
- la maison internat de Savino, non loin de la précédente ;
- le centre de réadaptation sociale de Voljsk, sur les bords de la Volga, presque à coté de Kazan ;
- l’internat neuro-psychologique de Tair, celui-ci complétement isolée dans la forêt que traverse la Malaïa Kokchaga avant de se jeter dans la Volga ;
- le centre de réadaptation sociale la Petite grue (Журавушка), également à Tair, dont voici en prime la photographie.
Agrandissement : Illustration 2
Assurons-les de notre solidarité.
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