Solidarités associatives et coronavirus en Russie

Deux prises de position, de la Chambre sociale de la fédération de Russie, et de 63 associations, pour un soutien de l'État aux associations qui aident les personnes vulnérables, face à l'épidémie du Covid-19

Malgré l’actualité, je n’ai pas fait de billet sur l’épidémie de coronavirus en Russie. Le sujet est complexe, difficile à suivre de l’extérieur et à partir des articles de presse, et je crains d'écrire des âneries – et d’être le seul à le faire, ce serait dommage. Il s'agit bien sûr d'une question sanitaire, mais, comme en France, elle a pris une dimension sociale, avec un appel des associations et des fonds caritatifs russes à bénéficier des mêmes aides que celles qui viennent d'être décidées pour les petites entreprises. Ce blog a pour objet de parler de la société civile russe, je me lance. 

Auparavant, avec prudence, quelques éléments de contexte. Malgré sa frontière avec la Chine, qu’elle a fermée très vite, la Russie est ou serait dans une situation épidémique plus favorable que celle de la France et d’autres pays d’Europe occidentale. Les deux premiers cas, deux ressortissants chinois, ont été constatés à Tioumen et à Tchita le 31 janvier. Le premier cas confirmé à Moscou date du 2 mars, il s’agissait d’un retour d’Italie, comme plusieurs cas par la suite, et cela a conduit à la fermeture des frontières aériennes aériennes et à la mise en quarantaine des citoyens russes revenant de 6 pays à risque, dont le nôtre. À la date du 21 mars, selon les statistiques officielles, il y aurait eu 253 cas d’infection confirmés au Covid-19, une personne en est morte, à Moscou, 19 guéries et 233 sont atteintes. 

Selon le politologue Valery Solovey ces chiffres seraient largement sous-estimés, et le Covid-19, aurait tué depuis la mi-janvier 1600 personnes en Russie, avec comme cause déclarée une pneumonie. Sur ce débat, qui appartiendra bien vite au passé, et sur la réaction des autorités russes, vous pouvez jeter un oeil sur cet article de Radio Canada, en français. Il date du 17 mars, je n’en reprendrai pas tout à mon compte, mais il est plus complet que cette introduction.

En tout état de cause, chacun semble maintenant convaincu que le pays n’échappera pas à l’épidémie, et les mesures pour la combattre sont prises les unes après les autres, notamment la recommandation faite aux personnes âgées de rester confinées chez elles, et celle de ne pas envoyer ses enfants à l'école, puis la fermeture des écoles pour de longues vacances. Le maire de Moscou communique sur le lancement de la construction d’un hôpital infectieux spécialisé, de 500 places, dont la moitié de lits de réanimation. Par crainte d’une récession, de premières mesures de soutien à l’activité des petites entreprises ont été prises. Etc.

La Russie dispose d’atouts que nous n’avons pas, notamment la capacité industrielle de produire des tests, et de services spécialisés dans le suivi épidémiologique au niveau régional, ceux de Rospotrebnadzor, l'agence fédérale de protection du consommateur et du bien être humain, que je considère comme bien organisés, c’est un des héritages positifs du système de santé soviétique. Espérons que cela leur servira. Elle partage avec d'autres pays la capacité qu'ont les autorités à afficher leur volontarisme et, en même temps, à dissimuler la réalité des problèmes et les motivations budgétaires de leurs choix, c'est moins utile.

Et maintenant, parlons des associations et des fonds caritatifs russes. Le rôle qu’ils jouent en Russie à l’égard des groupes vulnérables de la population a été rappelé par Ielena Topolova-Sodouleva, présidente de la commission du développement du secteur non lucratif et du soutien aux associations à vocation sociale de la Chambre sociale de la Fédération de Russie et par ailleurs directrice de l’Agence de l’information sociale, à laquelle j’ai consacré un billet. Il s’agit en particulier du soutien apporté aux personnes âgées et aux personnes handicapées, ainsi qu’aux familles nombreuses, qui devra continuer et être renforcé lorsque que celles-ci ne pourront plus quitter leur domicile. Ielena Topoleva ne le mentionne pas, mais des associations apportent aussi une aide et hébergent les sans domicile fixe. 

La chambre sociale devrait remettre ses recommandations au gouvernement très prochainement. Elles auront été précédées par une lettre ouverte de 63 associations adressée le 20 mars au nouveau Président du gouvernement de la fédération de Russie, Mikhaïl Michoustine. Elle attire l’attention sur les difficultés financières rencontrées par les associations et les fonds caritatifs, en raison de la baisse des dons, et demande des mesures d’aide comparables à celles dont ont bénéficié les petites entreprises. D’autres suggestions témoignent également de la pression « administrative » à laquelle sont soumises ces associations :

- Instituer un moratoire sur les inspections dont elles font l’objet de la part du ministère de la justice et du ministère de l’intérieur, sauf en cas d’affaires pénales. 

Ne pas appliquer les sanctions financières prévues par les conventions conclues avec les collectivités publiques, lorsque leur inexécution à une cause de force majeure — l’épidémie de coronavirus.

Autoriser la tenue en téléconférence ou à distance des réunions à caractère obligatoire pour les associations (conseil d’administration, …), et qui pourraient sans cette autorisation être considérées comme nulles juridiquement.

Les 63 associations demandent également aux exécutifs fédéraux et régionaux et aux autorités locales de faciliter leur action et leur financement.

Demandes qui me semblent montrer la maturité de ces acteurs de la société civile russe, et leur volonté d’entrer dans une relation équilibrée avec l’Etat. C’est essentiel, c’est la vraie modernité.

Si l’on en juge parce qui est en train de se passer en France, elles sous-estiment peut-être encore le choc que va être l’épidémie pour les personnes vulnérables et pour ceux qui les accompagnent. Mais la société russe a une résilience et une force qui lui est propre. Elle saura trouver, comme nous, les nouvelles formes de solidarité qui seront nécessaires.

Chambre sociale de la fédération de Russie (20 mars 2020)Vse vmeste (20 mars 2020)

 

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