Russie : Saint-Nicolas arrêtera le bourreau

Un détour par un tableau de Répine pour parler des événements en cours en Russie, après la tentative d’empoisonnement d’un opposant.

Je n’aborde pas dans ce blog l’actualité politique de la Russie, elle est traitée par ailleurs, et je voudrais me situer en complémentarité avec ce qui y est fait. Le souvenir qui me revient d’un tableau de Répine, Saint-Nicolas arrêtant le bourreau, me donne cependant l’occasion de le faire. Je le commente en reprenant largement l’article de Wikipédia consacré à cette œuvre, article auquel j’ai aussi largement contribué.

Il a pour sujet un des épisodes de la vie de Nicolas de Myre (Saint-Nicolas), qui se serait déroulé pendant son épiscopat dans la 1ère moitié du IIIe siècle, dans cette ville maintenant en Turquie, près d'Antalya. En voyage, Nicolas apprend que son gouverneur, Evstafi, corrompu, a condamné à mort trois innocents. Souhaitant couper court à une injustice, il revient à Myre et se rend dans la plaine de Dioscure, où doit être exécutée la sentence, juste au moment où le bourreau s'apprête à le faire.

Ilia Répine - Saint-Nicolas arrêtant le bourreau Ilia Répine - Saint-Nicolas arrêtant le bourreau

L'historien byzantin du Xe siècle Syméon Métaphraste le relate ainsi dans ses Vie et actes de notre saint père Nicolas le thaumaturge :

« Quand le saint vit cela, son regard tourné vers le lieu de l'exécution, à la fois sévère et doux, sans dire un mot, ni hardi, ni brusque, sans avertissement ni hésitation, il courut à toutes forces jusqu'au bourreau, lui arracha sans crainte l'épée de la main, et, sans rien ressentir, il la jeta au sol, et il libéra les condamnés de leurs fers. Personne ne fit obstacle à cet acte souverain … ».

Ilia Répine représente l'instant où le saint agrippe l'épée brandie contre le premier des condamnés. Il fixe le contraste entre l'inflexibilité de Nicolas, sûr de son droit, l'étonnement du bourreau, l'expression effrayée et adulatrice du gouverneur de la ville, un courtisan byzantin, et les silhouettes et les visages des condamnés, qui ne croient pas en la possibilité de leur salut.

Léon Tolstoï, que Répine fréquente assidument dans cette période, et son combat contre la peine capitale, sont très probablement l’inspiration du tableau. Pourquoi le mentionner ? Pour dire qu’il me semble qu’après Tolstoï, et d’autres, depuis le XIXe siècle, le rejet de la peine de mort s’est installé dans la pensée et la culture russe. Les massacres d’État du XXe siècle ont tragiquement violé cet interdit moral, mais ne l’ont pas fait disparaitre de la plupart des esprits, sinon des services secrets et de leurs mentors. Et, dans un pays où beaucoup est accepté du pouvoir, précisément parce que l’on en attend rien, l’assassinat ou la tentative d’assassinat d’un opposant est une ligne rouge à ne pas franchir. L'État, le gassoudar, n'a pas le droit de tuer.

Et, pour faire le lien avec ce blog, disons au passage aussi que la compréhension qu’ont les Russes des questions sociales a beaucoup à voir avec cet engagement compassionné et généreux qu’ils ont forgé au XIXe siècle, comme nous plus à l’ouest notre humanisme.

Répine a peint le visage de Nicolas d'après le poète Apollon Maïkov. Le peintre Nikolaï Kouznetsov a posé pour le bourreau, l'écrivain Ieronim Iassinski pour le condamné à genoux, et le symboliste Dimitri Merejkovski pour celui, si troublant, qui attend son tour. Jeune, fragile, c’est lui qui représente maintenant la jeunesse russe qui se lève parce qu’il n’y a plus de saints.

Wikipédia

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