12 ans de conflits du travail en Russie : 2008 - 2019

Nous nous souvenons des grèves massives des mineurs en Russie au début des années 1990, nous imaginons maintenant un pays où ne peuvent s'exprimer les revendications des travailleurs. Entre les deux, la réalité, des conflits collectifs peu nombreux mais réguliers, qui donnent lieu à des arrêts de travail et à d'autres formes de protestation.

 Le Centre pour les droits sociaux et les droits du travail (TsSTP, en russe ЦСТП), est une organisation non gouvernementale russe, dont les principaux objectifs sont de promouvoir des relations du travail justes et équilibrées, offrant des conditions de travail décentes et respectant les principes de liberté, d’égalité et de dignité au travail, d'informer les travailleurs de leurs droits et des moyens de les protéger, d'aider les syndicats à contribuer à la régulation des relations du travail, de protéger les droits des travailleurs, d'identifier et d'analyser les problèmes concernant les relations sociales et les relations du travail, et d'élaborer, de proposer et de promouvoir les mesures y apportant une réponse.

Il a été créé en 1999 à Moscou. Il tient un site d’information sur internet, trudprava.ru 

J'ai évoqué dans un précédent billet la montée des conflits dans le secteur de la santé en Russie, sur la base d'informations collectées par le centre pendant le troisième trimestre 2019. Le TsSTP tient ces statistiques depuis 2008, à partir, en l'absence de sources officielles, d'une exploitation de la presse et d'internet. Voici ce que donnent les séries longues, pour deux indicateurs, d'une part l'ensemble des actions de protestation de travailleurs, et d'autre part, celles donnant lieu à un arrêt de travail, qu'il se fasse dans le cadre des procédures juridiques assez contraignantes qui s'appliquent aux grèves en Russie, ou en dehors de ce cadre. JJ'avais écrit ce billet sur la base du rapport du TsSTP pour 2018, je viens d'ajouter les données 2019.

Le nombre de ces actions de protestation n'est pas élevé, mais reste significatif : plusieurs centaines par an. Il a augmenté tendanciellement de 2008 à 2016, puis reculé, avec une baisse de l'ordre de 20 %, deux années de suite. Il est ensuite remonté en 2019, au niveau antérieur. 

 © Daniel Mathieu / Données TsSTP © Daniel Mathieu / Données TsSTP

L’auteur du rapport, Piotr Bizioukov, explique cette baisse par le contexte politique : la campagne pour les élections présidentielles s'est accompagnée de pressions des autorités locales sur les directions d'entreprises pour désamorcer les conflits. Peu après l'élection de Vladimir Poutine, ce sont les manifestations contre le relèvement de l’âge de la retraite qui ont pris le relais. Nombreuses, mais d’une autre nature, parce qu’elles s’opposaient à une réforme initiée par le gouvernement, elles ne sont pas prises en compte dans ces statistiques. En 2019, il s'établit à 403, après un mois de décembre particulièrement conflictuel. 

Les arrêts de travail suit une évolution comparable, mais la baisse est plus limitée. En 2018, leur part dans l’ensemble des mouvements de protestation restait élevée, témoignant de la persistance de conflits plus durs. En chiffres absolus, le nombre des actions de protestation avec arrêt de travail est remonté à 156 en 2019. 

Géographiquement [tous les chiffres qui suivent sont ceux de l'année 2018], les protestations se concentrent à Moscou (10 %), à Saint-Pétersbourg (4%) et dans le Kraï du Primorie (Vladivostok, 3%), dont la situation sociale est souvent assez tendue. Si on rapporte ces indicateurs à la population salariée, on constate que la conflictualité est forte dans plusieurs régions de l’Extrême-Orient russe (Kamtchatka, Oblast national juif, …), ainsi que dans l’Oural. 

L’industrie est le premier secteur concerné par les protestations, mais elle n’en représente qu’un peu plus du quart (27 %). Les transports viennent en deuxième position, juste derrière (26 %), la plupart des formes de transport urbain étant concernées (autobus et tramways, mais aussi minibus et taxis). Les autres secteurs conflictuels sont la construction, le logement et les services communaux, l’éducation et la santé. Parmi les services de l’État, les personnels de santé sont passés en 2018 en première position, devant les enseignants. 

Les non paiements de salaires sont le principal motif de protestation (53 % des conflits, cette part étant cependant en recul). Les protestations contre les licenciements, les restructurations, l’externalisation des activités sont loin derrière, mais leur part a augmenté. 

La loi russe encadre les arrêts de travail, et ne les autorise qu’en cas de retard de versement des salaires supérieure à deux semaines, lorsque les conditions de travail menacent la vie et la santé des salariés, ou lorsqu’une grève est votée, selon une procédure contraignante, par la majorité absolue des salariés. De plus, certaines professions (transports, médecins, …) n’ont pas le droit de grève. Les formes de protestation sont donc diverses (rassemblements, meeting, pétitions, adresses aux autorités, grèves du zèle, grève de la faim, …), et une des évolutions est que ces différentes formes se combinent de plus en plus fréquemment. 

Les conflits du travail en Russie en 2008-2018 - Les conflits du travail en Russie en 2019

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