Russie, covid-19 : 38 personnes testent un vaccin

Et l’une d’entre elles témoigne, non de ce qu’est un essai clinique, mais de ce que peut être la vie d’une Russe.

Novaïa gazeta a voulu rencontrer les 38 volontaires qui ont été les premiers à tester un vaccin russe contre le covid-19, développé par le Centre national de recherche en épidémiologie et microbiologie N.F. Gamaleï. L’un d’entre eux, Anna Koutkina, a répondu longuement aux questions du journaliste, Sergueï Mostovchtchikov. Elle a plus parlé de sa vie que des essais cliniques. Mais ce monologue est si frappant que le journal a décidé de le publier. J’ai le même réflexe, et je le traduis ici. Il permet de mieux comprendre ce qu’est la Russie, ce que nous ne savons pas d’elle, et peut-être aussi ce que nous ne savons pas de notre propre pays. 

L’essai s’est déroulé sans problème pour Anna. Elle a eu juste une journée de fièvre, 38 degrés de température. Elle recevra bientôt une rétribution de 100 000 roubles [1 400 euros].

J’ai quatre frères et deux sœurs. Je suis la plus âgée et donc, bien sûr, j’en ai soupé dans la vie. Je suis la fille du premier mari de ma mère, mais je n'ai jamais rencontré mon père. Maman s’est séparée de lui quand j'étais petite, j'avais, à mon avis, deux ans ou deux ans et demi. C'était à Moscou. Maman y est venue pour tenter sa chance et elle l’a alors rencontré. Il avait 15 ans de plus qu'elle. C’était un handicapé, il n’avait pas de jambes. Un accident dans son usine quand il était jeune. Ils se sont mis ensemble, ont vécu l'un avec l'autre, puis se sont séparés. Maman a emménagé avec moi dans un appartement communautaire. 

Pendant, disons, ma croissance, je voulais vraiment rencontrer mon père. Parce qu'il était quelqu’un d’obligeant, qu’il payait une pension alimentaire, qu’il demandait des photos de moi, ma mère le lui en a envoyées. Mais il avait peur de me rencontrer, il ne voulait pas m’effrayer. Il pensait que c'était terrible qu'il n'ait pas de jambes. Comme si cela aurait été pour moi un tel choc, comme si je ne le savais pas déjà. Et à mes dix ans, il est mort d'une crise cardiaque, donc nous ne nous sommes jamais vus. C'est dommage.

Maman a épousé mon beau-père, c’est lui qui m'a élevé. Il était également handicapé, du troisième groupe. Il avait une mauvaise coordination des mouvements, quelque chose avec le système nerveux, et des problèmes d'audition. Dans sa jeunesse, tout cela était bien sûr plus ou moins atténué. Et ce que nous avons vécu avec lui, au début, on pouvait en dire « hourra ». Et puis les choses ont commencé à mal tourner. Il s'est montré une personne très dure et exigeante. Petite fille, j'attendais de l’attention pour moi, un petit jouet, et il m'achetait un jeu de construction et me disait : vas-y, tu vois, assemble-les.

C'était une personne très cultivée, il savait beaucoup de choses, et quand ils se sont rencontrés avec ma mère, ils ont formé tout de suite une famille. Elle a eu des enfants de lui, elle en a accouché quatre. Elle a eu ses enfants, et a été frappée par la foi. Cela a été brutal, comme du fanatisme. Et alors que les autres enfants ont une enfance, moi je n’ai fait que rester avec ses enfants. Un frère dans la poussette, l'autre je le tiens par la main. Les petites filles courent et jouent, et moi je promène mes frères.

J'ai commencé à me révolter, vous savez, probablement à peu près à 14 ans. Et j'ai tout dit à ma mère, tout : occupe-toi toi-même de tes enfants. Je lui ai dit, et j’ai quitté l'école en huitième. Il y a eu un conseil de discipline. J'ai jugé que je n'étais ni habillée ni nourrie à la maison comme je le voulais. J’ai commencé à avoir honte de ma famille. C'était difficile pour moi. C’est comme cela quand on va à l’école à Moscou, il a toujours besoin de quelque chose. Et nous n'avons toujours pas d'argent pour ce quelque chose. Pour l'éducation physique, j'avais besoin de skis, mais on ne m’en a pas acheté pendant plusieurs années, puis ceux qu’on a achetés, ce n’était pas ce qu’il fallait. En fait, je n'ai jamais appris à skier. Eh bien, tu vois, les amis qui te demandent tout le temps : pourquoi es-tu habillée comme ça ? Pourquoi tes baskets sont-elles trouées ?

Ensuite, bien sûr, ma mère a commencé à se comporter de manière plus responsable pour tout cela, avec ses autres enfants en tout cas. Et pour moi, tout a évolué comme ça – je me suis endurcie et j’ai fait beaucoup de choses stupides. En fait, mon beau-père - je tiens à lui dire merci beaucoup pour cela - m'a appris qu’on devait travailler. Alors j’ai regardé ce que lui et ma mère faisaient. Maman est toujours avec les enfants et toujours à la cuisinière. Et papa, euh, mon beau-père, il fume des cigarettes et va travailler. Cela c'était intéressant.

Et ainsi, j’ai commencé à fumer et je suis allée travailler. 

Personne ne croyait qu'à cet âge je trouverai quelque chose. 14 ans ! Mais j’ai trouvé, finalement. La mère d’une amie connaissait quelqu’un qui tenait une boulangerie. Et donc mon amie et moi y sommes allées pour être apprenties. Pain, beignets, berches. Au début, on n’arrivait à rien, puis ça s'est amélioré. Nous avons été ensuite dans une autre boulangerie, plus convenable, avec un restaurant. Après toutes ces boulangeries, pour je ne sais quelle raison, je me suis retrouvée dans un atelier de reconstitution historique, "Ratnik" à Krylatskoïe. Je cousais toutes sortes de sacs en cuir pour les joueurs de rôle. Et puis j'ai eu tout d’un coup envie de stabilité, et j'ai trouvé un emploi dans le commerce - comme vendeuse dans une boutique Wolford. C'était convenable, disons.

J'ai fait vendeuse un peu partout, à Molodega, à Okhotny Riad [des stations de métro], à TSUM [un grand magasin], aux Quatre-saisons [un centre commercial]. C'est dur, bien sûr, tout le temps debout. Vous devez être comme il faut, avec des talons et les jambes fatiguent. Dans ma jeunesse c'était facile, bien sûr, mais ensuite déjà j'ai commencé à comprendre que, probablement, je n’étais pas faite pour être vendeuse. Il m’est plus facile d'être caissière, disons, de faire ce travail. Je ne sais pas comment forcer les gens à acheter ce dont ils n'ont pas besoin. Si je voyais qu'une personne ne voulait pas acheter, je lui proposais ce dont elle avait vraiment besoin. Et si rien ne lui était nécessaire, je ne proposais rien. Ce n'est pas très bon pour un magasin. Par conséquent, après un certain temps j'ai également cessé d’être vendeuse.

Oh, eh bien, j’avais des relations, bien sûr. Au début, j'avais un concubin, j’ai vécu avec lui pendant quatre ans, de 19 à 23 ans. Tout était difficile avec lui. Nous voulions des enfants, nous voulions même nous marier civilement, mais la jeunesse n'avait pour nous en fait ni queue ni tête. De l'alcool, des scènes de jalousie, toutes sortes de querelles, c'est tout. Tantôt nous nous sommes entrainés par notre élan :  Allons-y ! Parfait ! À la mairie ! Faisons les formalités ! Et puis la semaine commence en injures terribles, les unes après les autres. Le cerveau disjoncte. Je n'étais pas une fille si facile à vivre à l'époque. Et il voulait probablement de moi de la douceur, je ne sais pas. Cela n'a pas marché, bref, nous nous sommes séparés. Je travaillais à Okhotny Riad à ce moment-là. Je pensais que toute ma vie était encore devant moi, que maintenant je me trouverai à sa place un vrai prince.

J'ai cherché. Et je n’ai rien trouvé. Rien. Je n'ai trouvé que le père de ma fille.

Nous ne sommes pas restés ensemble longtemps. Cela a explosé le jour de mon anniversaire, nous le fêtions chez des amis, il y avait d'autres gens. Et quand nous nous sommes séparés, après un mois et demi, j'ai découvert que j'étais enceinte. J’ai été ravie. J'ai réalisé que je devais absolument garder cet enfant. Parce qu'avec mon concubin, quand nous vivions ensemble, j’ai eu un enfant qui est mort. J'ai accouché, j'ai donné naissance à une petite fille prématurée. Probablement à cause de toutes ces explications que nous avions. Ma petite fille a vécu pendant six jours. Elle a même une tombe. Ici, à Rostov, nous l'avons enterrée dans un petit cercueil. Alors je l’ai bien compris : la fois où je tomberai encore enceinte, il n'y aura peut-être pas d'autre chance. Alors je lui ai passé un coup de fil, je lui ai dit : tu sais, chéri, alors, disons, voilà, je n'attends rien de toi, je serai autonome, et toi aussi. Ma fille s’appelle Lera, Valeria. Elle a maintenant 12 ans. Déjà une petite femme.

C'est comme cela que nous sommes arrivés à Rostov le Grand. Pendant que je vivais avec mon concubin, ma mère s'est mariée pour la troisième fois et a encore accouché de deux autres enfants - ma sœur Maria et mon frère Aleksandr, qui est trisomique. Le dernier mari de ma mère avait une maison ici, près de Rostov, dans la banlieue. Et peu importe que je veuille vivre de mon côté, finalement nous nous sommes tous retrouvés ici,  nous nous y sommes installés.

Beaucoup de choses se sont passées pendant toute cette période de la vie. Par exemple, quand je travaillais encore à TSUM, j'ai rencontré un gars sur Internet. C’aurait été un prisonnier d'opinion - peut-être avez-vous entendu parler ? En tout cas, pour faire court, il est en prison. Il y est, et cela me fait de la peine. Et nous avons commencé à nous parler, quelque chose a démarré, quelque chose. Je venais de me séparer de tous – de mon concubin, du père de mon enfant - et tout d’un coup, l’amour. J'ai toujours rêvé de quelque chose d’idéal. Et voici un homme. Il est en prison, il est humilié, il souffre. Oui, il m'appréciera pour tout ce que je ferai pour lui, il me prendra dans ses bras !

Et que faut-il en penser ? Je prends, je me marie civilement avec lui. Je me mets à lui rendre visite, il est alors tuberculeux. Je commence à le soigner. C’est une si belle histoire. J'ai un enfant accroché à mon cou, je prends tout cela à ma charge, je m’agite dans tous les sens. Et tout d’un coup cela se sait autour de moi. Tout à coup, des gens se présentent, ils commencent à m'envoyer de l'argent, à m'adresser de la graisse de blaireau [un prétendu remède contre la tuberculose], j'achète des médicaments fabuleux qui coûtent du vrai argent. Il était en prison à cette époque depuis huit ans et il lui en restait encore huit.

Et comme conclusion ? Je l'ai quitté. Il a commencé à se permettre des choses de trop : des cris dans le téléphone, presque des menaces. Bref, notre séparation a été douloureuse, pendant longtemps il n'a pas voulu me laisser partir. Son père est mort à ce moment-là, puis sa mère. J'ai eu pitié de lui, j'ai pensé : qui va s'occuper de lui maintenant ? Je me suis occupé de ses affaires d'héritage, je suis allé remplir des documents à Tver (il est de Tver). Mais bon, que faire - à la fin, une séparation c’est une séparation. En fait, nous nous écrivons encore parfois. On l’a libéré il y a un an, il est sorti et il est maintenant en vie et en bonne santé, il n'a plus sa reconnaissance handicap, il est complètement guéri de la tuberculose, et même il a une sorte d'entreprise de plafonds tendus à Moscou. Une histoire de fou, hein ?

Et avec le vaccin contre le coronavirus, voilà comment cela s'est passé. En fait, j'avais commencé à participer à des essais cliniques avant, l'année dernière. C’est quelqu’un que je connaissais qui me l’avait suggéré. J'ai jeté l'annonce. À ce moment-là, j'avais réussi à travailler à la surveillance des prix. Un salaire, on va  dans les régions, autour de Moscou, on contrôle des magasins entiers ou des rayons spécialisés, on prend des photos des étiquettes, combien ça coûte. Au début, ils payaient bien, une photo rapportait sept roubles [10 centimes d’euros] et on pouvait en prendre au moins deux mille par jour. Comme une vie bien réglée. Mais ensuite les problèmes ont recommencé, le salaire a été progressivement réduit. Et l'année dernière, en juin, je me suis retrouvé à devoir payer toutes mes dettes, mais sans argent.

Et soudain, un ami dépose cette annonce sur les essais [cliniques]. Un essai rapporte environ vingt mille roubles, je pense. Cela dure un jour, on prend une sorte de comprimé, rien d’effrayant (par exemple, un contraceptif), on fait une prise de sang. Le lendemain, tu quittes l'hôpital, et après une semaine ou deux, ça recommence, et tu reçois de l'argent. C'est rapide et commode.

Eh bien, c'est ainsi que je suis allé à toutes ces essais cliniques, j'ai rencontré des gens. Des cosmétologues avec leurs produits. Ou des sondages rémunérés. Plusieurs options, en fait. Et quand tout cela commencé, la quarantaine, le coronavirus, que faire ? C’était la misère. Avant la quarantaine, j'ai rencontré une tante, tu vois, de Rostov-sur-le-Don. Elle était si épanouie, comme un fleuriste. Et puis tout à coup je la vois dans un foyer désert à Moscou, elle vit déjà seule, gratuitement, travaille à Dostavista, ses yeux sont fous, elle dit qu’il y aura la guerre bientôt, que nous devons acheter des tentes et aller dans la forêt.

Que faire quand on est dans la misère ? Tout le monde est à plaindre. Les gens. Soi-même. Maman. Les sœurs. Les frères. L’enfant. Tous les cerveaux bouillonnent. Que faire ? Alors j'ai décidé de contacter le médecin des essais cliniques. Bien sûr, personne ne te donnera une réponse concrète. De quelle maladie s’agit-il ? Pourquoi ? Vraiment, pourquoi les gens meurent-ils ? De quoi ?

Et elle, le médecin, me dit tout à coup : il va y avoir  un essai, le test d’un vaccin, allez-vous y participer? Seigneur ! Bien sûr que oui. Bien sür que je veux. Parce que, tout d'abord, j’ai besoin d'argent. Ensuite, c’est une sorte, enfin, je ne sais pas, une sorte de contribution. Je me suis en quelque sorte tourné en pensée vers Dieu. Il y a eu un moment tellement disputé – participer ou ne participer à l'essai. Je me dis alors : Seigneur, si Tu as besoin que je sois là, dirige-moi comme Tu le juges nécessaire. Et le 4 juin, alors que je devais aller travailler, ils m'ont écrit tout d’un coup : venez pour des examens, si tout va bien, le 4 juin vous rentrerez au sanatorium, et ensuite vous testerez le vaccin à la clinique.

D'accord, j’y vais, je quitte mon travail, je passe le les tests, je vais au sanatorium. Les gens sont de toutes sortes. Il y a quelques étudiants de l'Université Setchenov. Et ceux qui participent régulièrement aux essais, je connais plusieurs personnes, ils gagnent ainsi leur vie. Et des marginaux, complètement tatoués, avec des piercings dans tous les orifices. Et d’autres personnes - peut-être qu'elles sont tombées là par hasard.
À l'hôpital, nous avons reçu une injection du vaccin et nous avons été réunis en groupes de plusieurs personnes. J'ai été avec une fille de 19 ans dans une chambre pendant les 28 jours. Dans une chambre séparée, il y avait une femme assez mûre, elle étudie pour devenir microbiologiste (je ne sais pas quelle sorte de formation elle avait), et en plus elle participe à des expéditions. Au fait, elle a même été charriée par des membres de notre groupe parce qu'elle était seule dans sa chambre. Quoi ? Nous sommes trois et elle est seule, elle a sa propre douche et ses toilettes. C’est ainsi.

Et je ne sais même pas - je suis contente d'être là. Probablement parce que c’est une question mondiale, pas des petites pilules pour la cystite. Voilà ce qu’ont été ces 40 jours, probablement les 40 jours les plus calmes de toute ma vie. Comme si j'avais été en vacances. Je mangeais bien, j’ai fait du sport - j'ai marché 20 000 pas dans un couloir, j'ai fait du gainage. Je ne sais même pas, pour être honnête, si cela servira à quelque chose. On ne sait rien, on ne peut croire en rien. De quoi s’agissait-il ? Et si c'était une arme biologique ? On peut douter de tout.

Mais je veux croire en un avenir radieux. Je veux vraiment construire ma propre maison, c’est ainsi. Peut-être de la culture. Élever des poulets. Mon frère est en train de me construire un hangar. Lorsque l'autre partie de l'argent pour l’essai arrivera, nous devons acheter du matériel, construire une cabane. J’aurai mon coin à moi. Et si des choses compliquées se produisent dans la vie et dans le monde, j’aurai un point d’appui.
Quelque chose comme ça. On ne pense pas toujours la même chose toute sa vie. C'est ce qui fait son intérêt.

Novaïa gazeta (20 juillet 2020) 

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