Russie, République tchèque, amour et handicap

« L’amour en temps de pandémie. Vies privées de personnes handicapées », c’est le thème d’une rencontre organisée le 26 mai par la délégation de l’Union européenne en Russie sur l’éducation sexuelle et le handicap.

J’ai trouvé sur le site de l’Agence d’information sociale, cette association qui appuie le développement des associations russes, en particulier celles qui interviennent dans le champ social et environnemental, un article de Ievguenia Fedorovna, qui rend compte d’un échange virtuel entre Petr Eisner, un expert tchèque indépendant, et Svetlana Andreïevna, enseignante au centre d’éducation clinique de Pskov, sur la sexualité des handicapés. 

Compte rendu bienvenu, ce débat serait autrement resté confidentiel. C’est bien qu’il ne soit pas, le sujet est important et doit être abordé. C’est le signe aussi que l’Union européenne échange avec la Russie sur des questions de société – je l’appelle souvent de mes voeux –, et qu’un pays comme la République tchèque a sa place dans ce dialogue, l’Union ne se réduit pas à l’Allemagne et à la France. Et puis, les propos sont simples, sans prétention, et pertinents. C’est un plaisir de les traduire.

Peu de rapport avec le covid-19, sinon que l'événement s’est tenu sous forme de webinaire, au lieu d’avoir lieu comme prévu initialement au musée d’art moderne du Garage, à Moscou, et que Petr Eisner a commencé son intervention en indiquant que le confinement, l’absence de relations sociales, l’impossibilité d’aller chez des amis ou de se rendre chez le coiffeur que nous associerons à cette période exceptionnelle était l’ordinaire de beaucoup de personnes handicapées. 

Il a ensuite espéré que l'expérience de l’auto-isolement aidera la société à porter un regard différent sur les personnes handicapées, et à leur comprendre qu'elles ont droit à vivre comme et avec qui ils le veulent, d’aimer et d’être parents. Et il a aussi rappelé qu’elles avaient besoin comme les autres d’une éducation sexuelle. 

Le ministère du travail et des affaires sociales tchèque redéfini en 2006 les normes de qualité des services sociaux, en y mentionnant très brièvement cette question. L’essentiel, pour Petr Esner, est qu’elle ne soit pas interdite, à la différence de pays comme la Pologne, où elle est passible de sanction. En pratique, dans la république tchèque, ce sont des conseillers spécialisés qui interviennent en soutien dans les associations accueillant ou accompagnant des personnes handicapées. 

Svetlana Andreïevna a répondu qu’il n’existait rien de tel en Russie. Et de toute façon, que l’éducation sexuelle était prohibée dans l’enseignement secondaire russe. Dans les établissements d’hébergement de personnes handicapées, du fait de leur taille, il n’est pas selon elle possible de mener une vie normale et digne, sur tout les plans, celui de la vie sexuelle et affective comme les autres. Dans un milieu familial, un enfant, un adolescent, un adulte handicapé qui vit chez lui est perçu comme un enfant éternel et asexué. Et ses parents où ses proches ont le plus souvent peur de tout ce qui concerne le sexe. 

Elle souligne pourtant qu’il ne faut pas avoir peur de parler de la sexualité, et que les personnes handicapées, en particulier celles qui souffrent de troubles mentaux, ne doivent pas être exclues de ceux pour lesquels elle est « possible, nécessaire et importante ». Il faut donc qu'elles trouvent quelqu'un, parent, éducateur, enseignant, qui réponde à leurs questions. 

Les deux intervenants s’accordent sur la nécessité de le faire avec les bons mots, de le faire au bon moment, de tenir compte non seulement de l’âge, mais aussi aussi de la maturité physique et intellectuelle, et des écarts qu’ils peut y avoir entre eux. Mais la réponse doit aussi venir si la question est posée, elle ne peut être toujours différée. 

Il faut aussi, selon Petr Eisner, faire en sorte que ce sujet puisse être abordé, et que les personnes handicapés ne le perçoivent pas comme un tabou. Qu’elles puissent parler d’elles et de ce qu’elles ressentent, sans avoir peur de la punition. 

Dernier point, bien sûr, il faut aussi aborder les questions de sexualité et d’éducation sexuelle avec les parents, les associer et ne pas en faire des questions de spécialistes, même s’il faut aussi, bien sûr; former de tels spécialistes. 

Etc. On aimerait bien sur que le compte rendu aille plus loin, parle aussi de méthode, des guides, des supports utilisés pour rendre possible et effective cette discussion. 

 © Délégation à l'Union européenne en Russie © Délégation à l'Union européenne en Russie

On sait que le sujet de la sexualité des personnes handicapées fait l’objet d’un débat complexe et tendu en France, dont je comprends d’ailleurs mal la polarisation sur l’achat de services sexuels. En Russie, dans un contexte plus contraint, ne serait-ce qu’en raison de l’interdiction légale de l’éducation à la sexualité, le débat est aussi engagé, je l’ai vu à plusieurs reprises, en visitant ces instituts psycho-neurologiques où sont hébergées des adultes avec un handicap mental ou une déficience intellectuelle, ou en accompagnant des délégations françaises ou russes qui rencontraient leurs homologues. J’ai l’intuition qu’il l’est avec maturité et sensibilité.

La façon dont il émerge dans les médias a aussi beaucoup de finesse et de respect des personnes. J'en donne pour preuve le témoignage d’Ivan, un jeune homme atteint de la myopathie de Duchenne, publié dans Takie dela, et que j'ai traduit dans ce blog. Je crois que c’est le bon ton. Parler, sans tabous, des faits, des vies, des gens ordinaires, dont ceux qui sont handicapés, c’est cela qui fait avancer. Et pour le montrer aux Français, il faudrait traduire ces témoignages. 

En arrière plan aussi, mais sachons aussi porter sur cela un regard qui ne soit pas simplificateur, ce qui s’est passé et se passe dans les internats psycho-neurologiques. La sexualité ne peut être absente de collectivités regroupant parfois des centaines d’hommes et de femmes, et, s’il en fallait un indice, voyons la dans le combat qu’ont mené les défenseurs des droits des personnes handicapées contre les avortements forcés pratiqués dans ces établissements. Et, au delà de cet exemple réducteur, sachons simplement que des hommes et des femmes qui le veulent trouvent toujours le moyen de s’aimer. Cela, les travailleurs sociaux et les cadres de ces établissements l’ont en mémoire. Et ceux qui ont cherché à y introduire plus d’humanité savent qu’il ne le feront pas sans qu’il n’y ait place pour une vie affective et sexuelle. 

ASI (27 mai 2020) - Délégation de l’Union européenne en Russie

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