Russie : stérilisations forcées dans un établissement médico-social

Une résidente d’une maison internat pour personnes âgées ou handicapées se plaint d’avoir été stérilisée contre son gré. Le ministère de la protection sociale procède à une enquête.

Un autre billet sur ce qui se passe dans les internats psycho-neurologiques en Russie — j’ai abordé plusieurs fois la situation de ces établissements dans lequel résident des personnes handicapées mentales, par exemple celui-ci, ou celui-là, centré sur l’épidémie de covid-19 —.

Oublions pour cette fois cette épidémie, et revenons à la question des droits des résidents de ces établissements, à laquelle une partie de la presse et une partie de l’opinion russe sont attentifs. 

Les médias régionaux et nationaux ont ainsi relayé les doléances d'une ancienne résidente de l’internat Outousski, à Iekaterinbourg, faites dans une vidéo publiée le 18 octobre dernier sur la chaine Telegram Baza. Elle y affirme avoir été forcée par la direction de l’établissement à accepter sa stérilisation. Voici pour donner l’information brute la traduction de ses déclarations :

« Je vis dans un pensionnat où on stérilise les filles. Voilà, je voudrais fonder une famille et donner naissance à un enfant, mais maintenant, je ne peux en avoir. Un médecin est venu me voir à cinq heures du soir, et il m’a dit qu’il y aurait une opération. Ils m'ont dit, si vous ne faites pas l’opération, on vous enverra au PNI [l’internat psycho-neurologique]. Là-bas ils vous cassent, Là-bas c’est très mauvais. Je ne voulais pas vivre dans de mauvaises conditions. Voila comment ils nous ont abimées toutes, et ils nous ont fait une stérilisation. Nous ne pouvons pas avoir d’enfant ».

Le certificat médical qui apparait dans la vidéo est daté de 2008. D’autres témoignages de résidentes sont cités dans l’article de Kommersant. La directrice de l’établissement a révélé que de 2006 à 2016, 15 femmes qui y vivaient avaient été stérilisées, dont quatre étaient handicapées. Selon elle, la stérilisation était effectuée volontairement et uniquement avec le consentement écrit des patients, que les médecins de l’hôpital municipal recueillaient. 

Le ministère de la politique sociale de l’oblast de Sverdlovsk a engagé une inspection. La déléguée aux droits de l’homme de l’oblast, Tatiana Merziaklova, a également été saisie. Le ministre, Andreï Zlokazov, a lui-même déclaré que de telles voies de fait étaient catégoriquement proscrites dans les institutions sociales, et que les pressions et sur les résidents devaient être arrêtées immédiatement. Ils se sont rendus ensemble dans l’établissement, où ils ont tenu des positions sans ambiguïté, tout en se refusant de caractériser les faits avant la fin de l’enquête qui est en cours. J’ai rencontré il y a quelque temps Andreî Zlokazov, je n’ai de raison de douter de la sincérité de ces déclarations, et je crois que l’enquête ira à son terme, et débouchera sur les décisions qui devront être prises. 

Espérons-le en tout cas. Pour mieux comprendre, lisons maintenant ces chiffres sur Outousski donnés sur  par Kommersant :

L'établissement a été fondé en 1967. Il héberge actuellement 336 personnes. La majorité, 65 %, sont des personnes âgées de plus de 65 ans, 25 % des personnes handicapées âgées de moins de 45 ans. Il y a a peu près autant d’hommes que de femmes. Tous les résidents sont dépendants, et tous ont besoin de soins. 80% ont un handicap, un tiers sont handicapés du premier groupe. Plus de 100 personnes ne quittent pas leur lit, environ 150 personnes ne se déplacent que dans la chambre. De 2006 à 2020, plus de 2400 femmes ont vécu dans l’établissement, dont environ 600 étaient en âge d’avoir des enfants. Il y a eu 15 mariages entre résidents, et 3 couples ont eu des enfants. 

Donnons aussi la parole à Anna Bitova, une « experte du social » que j’ai déjà mentionnée dans ce blog : 

« Cette histoire est catastrophique et, malheureusement, pas nouvelle. Les femmes tombent enceintes régulièrement dans les internats - du personnel, des hommes qui y vivent, bien que les départements hommes et femmes soient séparés. Dans cette situation, cela m'étonne davantage de savoir pourquoi les femmes ne sont pas aidées à se protéger d’une grossesse ? Après tout, il y a le stérilet et la pilule.

« Celles qui tombent enceintes sont contraintes de se faire avorter, car un enfant ne peut pas vivre dans un internat pour adultes. Les femmes dissimulent leur grossesse, se cachent. Si l'enfant nait, il est conduit à l'orphelinat. Certaines mères insistent y pour aller voir leur enfants, et parfois elles réussissent ».

« Cette histoire des femmes de l’internat d'Iekaterinbourg se rattache à un problème d’ensemble, celui de la violation des droits des personnes vivant dans des institutions fermées. C’est comme s’ils étaient la propriété du directeur de l’établissement, qui peut contrôler leur vie et leurs sentiments »

« Pourtant, priver une personne de vie intime, même si elle souffre d'un handicap mental, est une discrimination absolue ».

Les choses changent en Russie, avec la remise en cause de ces grands établissements médico-sociaux, dont la taille et l’organisation sont certainement une des causes de ces violations des droits des personnes. Mais aussi avec les évolutions des internats dans lesquelles se sont engagées les directions de ces établissements, et leurs tutelles, les ministères de la protection sociale des sujets de la fédération, et certainement celui de l’oblast de Sverdlosk. Et bien sur également avec le développement de formes alternatives d’accompagnement des personnes handicapées. Ce chemin est manifestement long, il atteindra sûrement son but. 

Notons aussi que les Russes, ou au moins une partie d’entre eux, n’hésitent pas pas à aborder ces questions, et à en faire un objet de réflexion collective et de débat, y compris dans Kommersant, un des premiers quotidiens économiques.

Et saluons aussi ceux qui ont ouvert cette voie. Je l’ai fait dans ce billet, je voudrais aussi mentionner en conclusion le rapport fait en 2008 par Tatiana Margolina, déléguée aux droits de l’homme du Kraï de Perm : « Le respect des droits des personnes résidants dans les internats psycho-neurologiques de Perm ». Vous pouvez le lire ici, en russe, il a été un autre de ces points de départ de ce long combat pour les droits des personnes handicapées en Russie.

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