Pauvreté, Russie : back to the USSR ?

Au risque de décevoir mes lecteurs, ce billet ne contient qu’un extrait d’un entretien avec une économiste, et ne répond pas positivement à la question.

Je poursuis ma série sur la pauvreté en Russie, commencée ici, avec ce billet un peu paresseux : juste une traduction d’une entretien entre Pavel Rezlikine, journaliste de Meduza et Ioulia Raskina, une économiste de l’Université européenne de Saint-Pétersbourg. Un texte simple et clair, une question aussi dont les Russes connaissent la réponse, mais que les plus mûrs d’entre eux doivent se poser de temps en temps. L’interview est relativement ancien, il date du 6 janvier 2020. 

— Pavel Rezlikine : Quelle est l'ampleur des inégalités en Russie?

— Ioulia Raskina :  Nous avons à peu près les mêmes inégalités de revenu qu'aux États-Unis, et mais elles sont bien plus élevées qu'en Europe occidentale et dans les pays scandinaves. Les taux d'inégalité en Russie sont très élevés. Regardons le coefficient de Gini. Il peut varier de 0 à 100, 0 est une situation où il y a une égalité complète et tout le monde a les mêmes ressources, et 100, où l’inégalité est complète et une personne accapare tout. Ainsi, notre coefficient de Gini pour le revenu est d'environ 38 - légèrement inférieur à celui des États-Unis (41), mais nettement supérieur à celui de la Norvège (27) ou de l'Allemagne (32).

Il existe également une base de données sur les inégalités mondiales, un projet de chercheurs de la Paris School of Economics et de l'Université de Berkeley. Ils ne sont pas basés sur le coefficient de Gini, mais sur la part du revenu et de la richesse détenue par les 1% les plus riches. Selon eux, les 1% les plus riches des Russes possèdent 20% du revenu national. Aux États-Unis, cette part est identiques, voire légèrement inférieure, mais en Norvège, elle est de 7 à 8%.

Autrement dit, les Norvégiens, par exemple, vivent mieux que les Russes, non seulement parce que le PIB, les réserves de pétrole et les revenus pétroliers par habitant sont nettement plus élevés qu'en Russie, mais aussi parce que les inégalités y sont beaucoup plus faibles, la richesse du pays est répartie de manière plus égale entre ses citoyens.

— PR : Pouvez-vous comparer la situation actuelle avec celle de l'URSS? Peut-être que la situation des inégalités y était meilleure ?

— IR : La comparaison est possible, mais difficile. En URSS, l'existence même de la pauvreté a été niée. La pauvreté était considérée comme un phénomène capitaliste. Pendant un certain temps après la révolution de 1917, la pauvreté et la misère ont été considérées comme l'héritage de l'ancien système, des vestiges du passé qui devaient disparaître. En 1934, le XVIIe Congrès du Parti communiste de l'Union (bolcheviks) a proclamé que le socialisme en URSS avait gagné et était construit pour l’essentiel, par conséquent, il n’y avait plus rien qui puisse engendrer de la pauvreté. Et pendant longtemps les pauvres ont été considérés comme une pathologie sociale, des marginalisés et des parasites, c’est eux qui étaient responsables de leur situation financière, et non le système socialiste. Le concept de pauvreté étant nié, il n'y avait aucune mesure de la pauvreté dans les statistiques publiées par le Comité national des statistiques. De plus, nous ne disposons pas de données issues d'enquêtes sur la population pendant cette période.

La situation a légèrement changé à la fin des années 50 et au début des années 60. Les concepts de « faible revenu » ou de  « budget minimum de consommation » sont apparus. Nous avons commencé à mesurer, à collecter des statistiques sur la répartition des salaires et des revenus, qui ont été publiées sous le timbre « réservé aux services ». Vers 1965, le budget minimum de consommation était estimé, le salaire vital était de 40 roubles par personne. On pensait que le salaire minimum assurant un salaire décent était de 60 roubles - ici, en appliquant le concept de reproduction de la force de travail, ce salaire étant censé subvenir à la personne elle-même et à une demi personne à charge. Plus tard, le budget minimum de consommation et le salaire minimum ont été révisés à la hausse. La plupart des chercheurs conviennent que de 1960 à 1990, la proportion de familles à faible revenu a fluctué entre 25 et 30% de la population totale.

— PR : Autrement dit, nous ne pourrons jamais répondre sans équivoque à la question où le niveau de vie était plus élevé, en URSS ou en Russie aujourd'hui ?

— IR : J’ai vu différentes études cherchant à savoir si le budget minimum de consommation en URSS était plus généreux que le panier de consommation actuel, sur la base duquel le minimum de subsistance est calculé, et si les pauvres en URSS étaient plus ou moins pauvres que ceux qui vivent actuellement en dessous du niveau de subsistance. Certains disent qu'il était possible de vivre mieux avec 40 roubles dans les années 65 qu’avec le coût de la vie d’aujourd’hui, d'autres le contraire. C’est difficile à évaluer, car il est nécessaire de prendre en compte non seulement les biens et services inclus dans le budget minimum ou le panier de consommation, mais également la possibilité de recevoir une éducation, l'accès aux médicaments et d'autres garanties sociales. Aucune de ces évaluations ne m'a paru suffisamment convaincante pour retenir tel ou tel point de vue, et je n'ai moi-même pas conduit de tels travaux.

Cependant, il est indéniable que les inégalités en URSS étaient bien plus faibles qu'en Russie aujourd'hui. Bien sûr, toute monde n’était pas égal sur le plan matériel. Par exemple, il y a des données de 1965, qui montrent une nette différence dans la consommation de viande et de produits carnés entre les familles des ouvriers et des employés. On parle ici d’un écart de 4 à 4,5 entre les familles à faible revenu et à revenu élevé. Mais selon la base de données des inégalités mondiales, la part du revenu national des 1% les plus riches des habitants de l'URSS était de 3-4%, en 1992 elle était de 10% et n'a cessé de croître depuis, atteignant son maximum, 27%, en 2008.

Tout ceci me semble mériter d’être dit et lu. L’interview d’Ioulia Raskina aborde d’autres questions sur la pauvreté, je l’exploiterai dans de prochains billets. 

Meduza (janvier 2020) 

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