Carnet de notes 1/ La misère masquée et les déchets.

Le confinement continue ! Et la vie a repris son cours ordinaire. Dans les quartiers pauvres entre village et campagne, Il y a longtemps que le virus est sorti de la tête. D’abord, il a fallu survivre à la perte des petits revenus. Mais d’un autre côté les populations déshéritées ont profité d’une trêve dans le harcèlement et les brutalités qu’elles subissent quotidiennement en temps normal.

Kavani Vétiver, Mamoudzou, 2020. © daniel gros Kavani Vétiver, Mamoudzou, 2020. © daniel gros
 Tout se passe comme si le Pouvoir n’avait pas son mot à dire. Peut-être n’a-t-il rien à dire ! Ou plus vraisemblablement le Pouvoir peut-il à présent se passer de mot car la machine infernale tourne sous l’effet de son inertie.

Ça tourne tout seul.

La période de confinement n’est pas officiellement close que la vie a repris son cours normal. Les embouteillages encombrent les carrefours parfois amplifiés par les contrôles par la police des attestations de déplacement dérogatoire. Il importe que l’Etat manifeste sa présence.
Durant la période de confinement, les médias locaux ont incliné leur empathie vers les populations pauvres privées de revenus en raison de la paralysie de l’économie informelle. Soulagement sans doute : les demandeurs d’asile ont repris leur activité autour du carrefour de la barge, les brouettes d’oignons et de songes sont à nouveau poussées et les petits comptoirs formés d’empilement de boites de cartons garnis de bibeloteries sont dressés sur les trottoirs prêts au remballage rapide en cas d’arrivée de la police municipale. Ce qui ne manque pas. La voiture de la police a repris son manège sans fin qui éparpille les vendeurs dans leur fuite salvatrice. Alors ceux-ci rusent et déambulent à la recherche de clients serrant dans leur poings leur poids d’oignons ou d’ails, ou portant à dos le balluchon de leurs bricoles, opposant leur mobilité piétonne à la ronde automobile policière.
Hier vendredi précisément, selon les témoins, une voiture de la Paf circulant sur l’artère principale de Kaweni, a interpelé les quelques vendeuses assises sur le sol contre un muret derrière leur étal de marchandises où elles sont tolérées depuis environ trois semaines. Quittant leurs missions spécifiques, les policiers qui sans doute rongent leur frein en attendant l’ouverture des frontières, ont fait dégager ces femmes. Auraient été prononcés ces mots : « la vente est interdite et vous recevez des aides ».
D’où l’on voit que le confinement, contrairement à la rumeur médiatique, n’a pas créé la misère. L’a-t-elle seulement empirée ? Pendant le moment somme toute relativement court de cet épisode, la misère humaine à Mayotte aurait été un peu surlignée, rendue visible, apparue comme par miracle à la conscience. Qu’à présent chacun se rassure : tout est rentré dans l’ordre souhaité. L’illégalité de l’économie informelle est réaffirmée dans toute sa force et sa routine. Les forces de l’Etat agissent pour le respect du droit. Fermez le ban.
Tout se passe comme si le pouvoir n’avait plus son mot à dire. Depuis une quinzaine de jours, les règles du confinement ne sont plus respectées, principalement celle que les drones survolant les quartiers urbains de Moumoudzou, Boboka, Barakani du reste complétement délaissés par les autorités municipales ou autres, et même au-dessus des bidonvilles de Kaweni et d’ailleurs, que les drones donc ordonnaient : « namuketsi dagoni », (restez à la maison). Même Orange, le fournisseur d’accès au réseau mobile a cédé sa marque à cette injonction « namuketsi dagoni » sur les téléphones de ses clients. Un rappeur y est aussi allé de sa rengaine « usilawe », (ne sors pas), qui chercha un succès dans les début du confinement.
Tout monde porte un masque. On évite si possible de se croiser trop prêt. Mais l’impression générale relève plutôt du registre : « la comédie a assez duré ». Les autorités se sont inclinées comme elles s’inclinent chaque fois que les mahorais tentent des coups de force.
Les magasins ont été autorisés à réouvrir leur porte. Celles des administrations restent closes. Le confinement est maintenu, toutes les activités commerciales du petit commerce ont repris.
Qui a cru durablement à la nécessité du confinement dans la situation spécifique de Mayotte ? La société vit dans un état de précarité telle, que l’Etat ne peut se permettre de menacer durablement le fragile équilibre que les habitants ont su instaurer dans leurs relations, toutes faites d’entraide et d’exploitation mêlées, de récrimination et de mauvaise foi. La situation de pauvreté est si généralisée qu’à l’exception des fonctionnaires locaux, aux revenus indexés garantis, où se recrutent les prêcheurs anti-comoriens, les habitants assurent leur survie en louant des logements insalubres et en pratiquant l’emploi dissimulé, pratiques illégales peu poursuivies qui permettent aux étrangers de maintenir la tête hors de l’eau.
Dans les quartiers d’habitations en tôles entre village et campagne, Il y a longtemps que le confinement est sorti de la tête. D’abord, il a fallu survivre à la perte des petits revenus. Mais d’un autre côté les populations déshéritées ont profité d’une trêve dans le harcèlement et les brutalités qu’elles subissent quotidiennement en temps normal. La police au frontière ou la gendarmerie n’ont plus fait irruption, fracturant les pauvres portes en tôles de leur domicile, et interpelant sans ménagement, cela en toute illégalité. « Ils ont pris nos mamans » répètent sans cesse les enfants.
Ce répit fut leur avantage, payé au prix fort d’une famine à laquelle leurs conditions de vie habituelles leur apportent un entrainement involontaire et régulier. Les aides ne parviennent pas dans ces lieux éloignés et à l’écart, où se concentrent des familles dans la misère, et où l’eau en dépit des assurances répétées n’est jamais arrivée. Dans la mesure où les autorités ont délégué le soutien alimentaire aux populations fragiles à des associations locales volontaires dont les statuts ne prévoyait pas une telle mission, comment peut-on faire imaginer qu’elles parviendront à intervenir dans ces quartiers peu visités encore à la fin de la dixième semaine de confinement alors que la vie ordinaire a déjà repris son cours.
Et que les interpellations, rétentions et reconduites à la frontière sont annoncées.
La vie continue.
Des masques sont distribués gratuitement "à la sauvette". Dans les quartiers pauvres des mamans s’assurent un petit revenu en en fabricant et les mettant en vente. Les rues commencent à être parsemées de ces reliques jetables ou lavables abandonnées.
L’image de Mayotte.

La misère masquée et les déchets

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