Interview : La création de l’UFA n’est pas une menace pour la biodiversité

Sa majesté DIPITA Gaston est le chef supérieur du Canton Indikbiakat BANEN, dont les terres constituent l’essentiel de la forêt d’EBO, l’une des plus riches au monde. Nous l’avons rencontré à Douala où il donne son point de vue sur l’opportunité de l’exploitation forestière, la biodiversité, et les problèmes rencontrés par la communauté Banen en exil depuis 60 ans.

https://exodus-banen.org/2020/10/23/la-creation-de-lufa-nest-pas-une-menace-pour-la-biodiversite/

EXODUS BANEN : Est-ce que le projet d’exploitation de la forêt d’Ebo est opportun?

SM DIPITA GASTON : Nous sommes hors de notre territoire depuis 60 ans. Nous ne pouvons pas nous rendre chez nous, parce qu’il n’ya pas de route. Et quand nous nous référons, depuis 50 ans la CFGG (société forestière) avait fait des routes. Par exemple pour faire les trajets Douala -Yingui ou Yabassi -Yingui, nous empruntons la route de CFGG à logbagengue. Le préfet du Nkam, pour se rendre à Yingui, il ya la route nationale ndogbele-Yingui. Mais il ne l’emprunte pas. Cette route est détériorée. Il est obligé de venir à Dibeng, passant par Dogbagengue pour arriver à Yingui. Et c’est CFGG qui a fait cette route depuis 50ans.

Deuxième référence, Mosse-IBoti. C’est la société forestière Bijou qui  a fait cette route. Et c’est grâce à elle que nous les Indikbiakat nous nous retrouvons à Iboti qui est un regroupement où je vis actuellement. Voilà des références.

Idem pour Indiknanga, c’est la société forestière qui a ouvert la route. C’est sur ces références que nous nous basons.  Depuis 50 ans, personne n’a pu ouvrir la route, même pas l’administration. Quand on se réfère aux forestiers, nous sommes sûrs que nous aurons des routes et nous pourrons rejoindre nos villages. C’est pour cette raison que nous avons soutenu l’UFA.

« Si les élites extérieures qui sont dans la contestation  pouvaient nous contacter avant la création de l’UFA, elles seraient les bienvenues »

EXODUS BANEN : Pour vous le développement viendra seulement quand la forêt sera exploitée ?

SM DIPITA : En ce qui concerne l’UFA, c’est la privatisation que nous ne voulons pas. Mais nous avons accepté l’UFA parce que nous savons qu’il va y avoir un cahier de charges ou plan d’aménagement qui nous permettra de définir nos besoins avec l’acquéreur de cette forêt. Nous allons discuter pour exprimer ce que nous acceptons et ce que nous n’acceptons pas. Ce qui est beaucoup plus étonnant, c’est que depuis 60ans, nos élites intérieures et extérieures ne se sont jamais manifestées.

Quand vous envisagez le retour au village, la première chose à faire c’est de saisir votre chef de village. Est-ce qu’ils connaissent leur chef de village ? Est-ce qu’ils connaissent leur chef de Canton ? Vous ne pouvez quitter la France, vous tombez dans un village que vous ne connaissez pas et entreprendre quoi que ce soit alors que vous n’avez construit ni à Douala, ni dans votre arrondissement, ni dans votre département. Quand vous voulez faire quelque chose, adressez-vous à votre chef de village, le chef de village saisit le chef de canton,  et ainsi de suite. Depuis 60 ans personne ne s’est déclaré.

Sa majesté Dipita Gaston

Sa majesté Dipita Gaston

Je vous donne un autre exemple. Cela fait plus de 15 ans que le projet de Parc  a été mis sur la table pourquoi ils n’ont pas réagi ?

Lorsque vous voulez revendiquer quelque chose, passez par l’autorité traditionnelle, le chef de village ou le chef de canton. C’est lui votre porte-parole auprès de la hiérarchie. C’est lorsque la hiérarchie n’as  pas respecté les doléances du chef traditionnel que la population peut se fâcher. Mais vous vous agitez, le chef de village n’est pas au courant, le chef de canton n’est pas au courant. Comment donc vous pouvez réussir ?

EXODUS BANEN : Au départ les communautés estiment qu’elles n’ont pas été consultées, est-ce que depuis le 11 août vous avez consenti à aller vers les communautés ?

SM DIPITA : Ce sont les communautés qui doivent aller vers le chef et non le contraire. Je ne vais pas quitter Iboti, je viens à Douala et je commence à chercher où sont mes élites. C’est elles qui doivent venir vers les chefs soumettrent leurs doléances et nous nous avons l’obligation de transmettre leurs doléances à l’autorité administrative. C’est cela le respect traditionnel.

« Nous ne pouvons pas accepter qu’on détruise nos mœurs parce que nous voulons des routes. »

EXODUS BANEN : Les lectures antérieures et recherches nous feraient savoir que vous auriez été favorable à la création d’un parc national à EBO, on dirait un revirement…

SM DIPITA : Je suis le président de l’Association des chefs traditionnels riverains de la forêt d’EBO, Elle rassemble les chefs du Nkam et da la Sanaga Maritime. La première réunion a eu lieu à l’hôtel la Falaise, il y a eu plus de 20 ans aujourd’hui pour la création du parc. Nous avons demandé quels sont les avantages du parc. On a cité la création des routes, des hôpitaux, des écoles,… nous avons donc adhérés. Mais jusque-là les populations étaient contre. Nous en tant qu’auxiliaire de l’administration, nous ne pouvions nous opposer à l’administration. Mais une fois de plus je réitère que c’est le cahier de charges qui est important dans tout projet. Car c’est lui qui définit les besoins de la population. Le cahier de charges doit être discuté avec le concours de la communauté.

Un mélange de vieux et de neuf

Une vue du village iboti dans le canton Indikbiakat

EXODUS  BANEN : Autrement dit, votre salut socio-économique ne dépendrait pas du parc ?

SM DIPITA  Non! Ce que nous voulons c’est le développement. Et le développement pour nous c’est la route. Si les élites qui extérieures qui sont dans la contestation permanente pouvaient nous contacter avant la création de l’UFA, elles seraient les bienvenues. Ce que je souhaite, c’est de me rendre dans mon village abandonné il y a plus de 60 ans. Mes ancêtres sont enterrés en pleine forêt. Si quelqu’un m’apporte une offre, même vous-mêmes, que voici les moyens…Mais il ne faut pas seulement nous nourrir d’espoir alors qu’il n’y a rien. L’espoir c’est le pain du malheureux. Nous avec l’UFA on sait pertinemment qu’ils ne peuvent pas enlever le bois sans créer des routes et construire nos chefferies.

Voyez-vous l’Etat aujourd’hui est en difficulté. Voilà l’autoroute qui est en construction depuis plus de 5 ans faute de moyens; ce sont ces élites qui pourront construire  des routes viables? Avec la bouche on peut construire même mille étages…

EXODUS  BANEN : D’un autre côté vous avez dit que c’est là que résident vos ancêtres, si d’aventure on pratique des coupes est ce que leurs restes ne seront pas menacés ?

SM DIPITA : Dans la forêt Indikbiakat, ce n’est pas toute la forêt que nos parents ont exploité. Il y a des espaces dans cette forêt où aucune machette ou hache n’est passée, parce que c’est vaste. Avec le cahier de charges ou plan d’aménagement, on devrait donc déterminer les espaces à exploiter et ceux à éviter. C’est dans le cas où le cahier de charge n’est pas respecté que les choses se gâtent! Nous ne pouvons pas accepter qu’on détruise nos mœurs parce que nous voulons les routes.

EXODUS  BANEN : Au début de vos propos, vous avez dénoncé le sciage sauvage, à qui l’attribuez-vous ?

SM DIPITA : C’est aux agents des eaux et forêts. Vous ne pouvez pas vous plaindre et tous les jours vous voyez des  engins passer. L’autorité administrative est au courant, mais on n’a jamais vu un bois saisi. Au bon vieux temps, on le voyait stocké à Bonepoupa. Mais aujourd’hui aucun camion n’est inquiété, parce que c’est une affaire dans laquelle chacun a sa part! C’est comme le braconnage.

EXODUS  BANEN : Certaines ONG disent qu’à EBO, il ya des gorilles, des singes des grenouilles géantes, et qu’il faut les protéger. Qu’en dites-vous ?

SM DIPITA : Effectivement! C’est pour cette raison que nous avons créé l’association des chefs traditionnels riverains de la forêt d’Ebo. Parce qu’on rencontre dans cette forêt de gros gorilles qui cassent des noix comme des hommes et les mangent…

Vous voyez l’Assemblée Nationale venait de voter une loi pour la conservation de la biodiversité. C’est pour dire que l’administration en créant cette UFA intègre la protection de ces gorilles. Donc vous ne pouvez pas me dire que l’Assemblée nationale vote une loi pour protéger ces gorilles et puis l’UFA vient les détruire. Il devrait donc y avoir un plan d’aménagement qui prend en compte la protection de ces animaux et de la biodiversité en général.

« l’Assemblée Nationale venait de voter une loi pour la conservation de la biodiversité. C’est pour dire que l’administration en créant cette UFA intègre la protection de ces gorilles. »

EXODUS  BANEN : Même si les communautés ne sont pas venues vers vous, avez-vous le sentiment qu’elles veulent l’UFA ?

Notre communauté est favorable à la création des routes, la construction de nos chefferies,…Et
la première offre que nous avons reçu jusqu’ici c’est celle de l’UFA; Je réitère encore que même si c’est vous qui me dites, DIPITA vous êtes prêts à me ramener  à BEKOP en me prouvant que vous êtes capables de le faire, j’adhère tout de suite. Nous voulons rentrer au village, mais comment rentrer au village sans routes ? Tout le monde veut rentrer que ce soit la diaspora, les élites intérieures,  ceux qui vivent en pleine forêt dans des zones de regroupement comme Iboti, Logdeng, Ebo.  Une seule chose, nous voulons les routes.

 

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