Alain Finkielkraut à l'Académie Française: les raisons du scepticisme

Ainsi, ce jeudi 10 avril 2014, l'Académie Française a-t-elle finalement élu, malgré la polémique qu'a suscité cette candidature, Alain Finkielkraut au fauteuil laissé vacant, suite à sa disparition, par Félicien Marceau.

Ainsi, ce jeudi 10 avril 2014, l'Académie Française a-t-elle finalement élu, malgré la polémique qu'a suscité cette candidature, Alain Finkielkraut au fauteuil laissé vacant, suite à sa disparition, par Félicien Marceau.

 

Nous sommes nombreux à le déplorer. Non pas, bien évidement, par sectarisme étriqué : on a certes le droit de se revendiquer de « droite » (je n'ai pas dit, la nuance est importante, d' « extrême droite ») comme de « gauche », si tant est que ce genre de clivage idéologique ait encore quelque pertinence conceptuelle aujourd'hui. Mais, tout simplement, par ce que Finkielkraut n'est ni un philosophe digne de ce nom, ni un écrivain au style littéraire aussi ciselé qu'irréprochable.

 

Certes a-t-il tout de l'intellectuel type : résolument engagé, sur bien des fronts, et généreux dans ses combats. Certes peut-il également se prévaloir d'un discours original, doublé d'une parole libre. Mais cela en fait-il, pour autant, un penseur ? Je veux dire un « penseur » comme pouvait l'être, par exemple et pour ne s'en tenir qu'à la tradition française en sa plus noble expression, un Montaigne, un La Boétie, un Pascal, un Descartes, un Gassendi, un Voltaire, un Montesquieu, un Diderot, un Bergson, un Bachelard, un Canghilhem, un Jankékévitch, un Merleau-Ponty ou, plus près de nous, un Michel Foucault, un Jacques Derrida, un Jean-François Lyotard, un Gilles Deleuze, un Paul Ricoeur ou même un Michel Serres ?

 

Ceux-là, oui, avaient, quelle que fût leur orientation politique, une pensée : une pensée propre, inédite et féconde sur le plan des idées. Mais Alain Finkielkraut ? Que l'on me donne, au sein de son « œuvre », un seul concept philosophique qui n'ait pas déjà été forgé, façonné au fil des écrits comme de la réflexion, par un de ces illustres prédécesseurs !

 

Car l'auteur de La défaite de la pensée et autre Mémoire vaine, c'est d'abord l'art, en matière d'idées, de la récupération : les livres de Finkielkraut, c'est, avant tout, une fastidieuse et pathétique avalanche de citations empruntées à autrui (Hannah Arendt et Emmanuel Levinas sont, de ce point de vue-là, ses faire-valoir narcissiques favoris) et qui, comme telles, ne s'avèrent souvent neuves, de surcroît, que pour ces ignares (ils sont hélas nombreux au sein de la vie intellectuelle française) qui n'ont qu'une connaissance superficielle, vague et approximative, de la vraie philosophie. Mon ami Patrick Besson, à ce propos-là, a eu autrefois, pour qualifier Finkielkraut, un mot qui, en son temps, fit fortune : « citosophe », néologisme non dénué d'humour (qualité d'âme manquant par ailleurs cruellement à ce dernier), plus que philosophe !


Je lui concède volontiers, en ce qui concerne ses ouvrages, le génie des titres (La Sagesse de l'amour ; L'Humanité perdue ; Un Coeur intelligent ; L'Identité malheureuse...). Un peu court, cependant, pour en faire, avouons-le, un penseur à longue vue !

 

Quant au style de cet apprenti philosophe - une écriture souvent confuse et ampoulée, malhabile et grandiloquente, voire alambiquée -, mieux vaut laisser choir, sur lui, un voile charitable. Sa langue même tient du verbiage : Finkielkraut aime tant s'écouter parler, parfois l'écume à la bouche, qu'il se perd souvent lui-même dans les méandres abscons de ses propres et obscures digressions.

 

Et puis, surtout, l'a-t-on vu lors de ses prestations télévisées et entendu lors de ses interventions radiophoniques ? Alain Finkielkraut, navrant symbole de cette intolérance sévissant au sein d'une certaine frange de l'intelligentsia française, est incapable d'écouter jusqu'au bout le raisonnement de ses interlocuteurs. Pis : toujours prompt à les interrompre en plein milieu du débat, ce névrosé du discours, à défaut de pensée, n'y fait preuve, le plus souvent, que d'une attitude frisant, lors de ses très gestuelles diatribes, l'hystérie. Gare aux postillons !

 

Ô le bel exemple pour les jeunes et futures générations de philosophes !

 

DISCREDIT

 

Bref : cette élection d'Alain Finkielkraut n'est pas seulement une défaite de la pensée, comme je l'ai écrit dans une toute récente tribune (http://blogs.mediapart.fr/blog/daniel-salvatore-schiffer/090414/alain-finkielkraut-memoire-vaine-et-defaite-de-la-pensee) ; c'est, davantage encore, une tragédie pour la culture. L'Académie Française, en cautionnant pareille dérive intellectuelle, n'en sort certes pas grandie. Au contraire : sait-elle à quel point elle se discrédite ainsi ?

 

Consternant ! C'est même aussi absurde, toutes proportions gardées, que lorsque l'Académie d'Oslo décerna le prix Nobel de la paix à Barack Obama, il n'y a guère si longtemps, alors qu'il n'a jamais rien fait concrètement, sinon de beaux mais seuls discours théoriques, pour le mériter.

 

Quant à soutenir que Finkielkraut aurait été primé là pour sa liberté d'esprit, gratifié pour ses idées à contre-courant et récompensé pour son audace intellectuelle, c'est là, au vu de sa carrière professionnelle, un argument qui, franchement, me laisse perplexe. Car, pour quelqu'un qui a commencé comme professeur à l’École Polytechnique, devenu ensuite animateur à France Culture et fini en habit vert d'apparat sous la coupole de cette sacro-sainte Académie, j'ai déjà vu mieux en matière d'anticonformisme. Il ne lui reste plus qu'à terminer dans la prestigieuse Bibliothèque de La Pléiade, de son vivant si possible, pour parachever ce fabuleux parcours, unique dans les annales de l'intelligentsia germanopratine.

 

Ainsi ce pseudo martyr des temps modernes ploie-t-il sous les titres, les honneurs et les ors de la République. Car, j'allais l'oublier tant la liste de ses distinctions est longue, il a été aussi promu, sous la présidence de Sarkozy, à l'enviable rang de « chevalier de la Légion d'honneur ». Normal : c'était l'époque du Kärcher et, comme dit l'adage, qui se ressemble s'assemble ! Reste que, pour ce prétendu mal-aimé de la société, le paradoxe est, on en conviendra aisément, énorme : fameux pedigree pour cet animal médiatique que la bien-pensance contemporaine s'échine à nous présenter comme une victime, fût-elle rebelle, du système !

 

Aussi ne puis-je m'empêcher, en ces inénarrables quoique regrettables conditions, de me poser, sans rire, cette très compréhensible question : quelle mouche a donc piqué le brillant et sage Jean d'Ormesson, lui qui permit jadis l'élection en cette vénérable institution de la première femme avec la grande Marguerite Yourcenar, pour en arriver à croire sérieusement « immortel » un philosophe aussi dérisoire, par-delà même son inconsistance conceptuelle (à défaut de réelle dangerosité idéologique), qu'Alain Finkielkraut ?

 

Plus que perplexe, je demeure donc, à l'instar de bon nombre de mes pauvres et mortels pairs en cette étrange affaire, sceptique. Il faudra qu'on m'explique, preuves à l'appui. Mais je doute que l'on puisse me convaincre !

 

                                                                                                                         DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

 

* Philosophe, auteur de « La Philosophie d'Emmanuel Levinas –Métaphysique, esthétique, éthique » (Presses Universitaires de France, 2007) et de « Critique de la déraison pure – La faillite intellectuelle des 'nouveaux philosophes' et de leurs épigones » (François Bourin Éditeur, 2010).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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