Il y a quelques heures à peine, en cette fin d'après-midi de ce samedi 24 mai 2014, vient d'avoir lieu, en plein cœur de Bruxelles, capitale de la Belgique et de l'Europe, un acte antisémite d'une violence inouïe : un fusillade, à l'extérieur et à l'intérieur du Musée Juif (situé dans la très centrale rue des Minimes, dans le quartier du Sablon), ayant provoqué la mort de trois personnes, auxquelles s'ajoute une quatrième victime gravement blessée.  

ANTISEMITISME ET VIOLENCE  

Dire que l'intellectuel juif que je suis est révulsé, choqué et indigné par cet incompréhensible sommet de barbarie s'avère, bien sûr, un euphémisme. Les mots, de toute façon, me manqueraient, à l'heure actuelle, pour exprimer, au regard de pareille tragédie, cette tristesse mêlée de révolte qui m'étreint en ce moment. Nous sommes là, y compris pour les écrivains, dans l'ordre, ou plutôt le désordre de l'indicible ! Car, comme l'affirma d'emblée Hannah Arendt elle-même, dans le premier tome de ses magistrales Origines du totalitarisme, l'antisémitisme est avant tout, par-delà même son horreur sur le plan humain, une « insulte au bon sens ».

Analysant cette très problématique - et combien actuelle, hélas, au vu du drame d'aujourd'hui ! notion de « violence » inhérente aux divers fanatismes politico-religieux, un autre grand penseur juif, Emmanuel Levinas, l'un de mes maîtres en philosophie,  prolongea, dissertant là sur l'essence du judaïsme, cette réflexion d'Arendt : « Rien n'est plus équivoque que le terme de vie spirituelle. Ne pourrait-on pas le préciser en en excluant tout rapport de violence ? », écrit Levinas dans Difficile Liberté et, de manière plus ponctuelle, dans un article ayant pour emblématique titre Éthique et Esprit. Il y précise aussitôt, à bon escient : « Mais la violence ne se trouve pas seulement (…) dans un État totalitaire qui avilit ses citoyens, dans la conquête guerrière qui asservit les hommes. Est violente toute action où l'on agit comme si le reste de l'univers n'était là que pour recevoir l'action. ». Il conclut, non moins judicieusement et, surtout, non moins tragiquement : « Le violent ne sort pas de soi. Il prend, il possède. La possession nie l'existence indépendante. Avoir, c'est refuser l'être »

LE MASSACRE DE MOHAMMED MERAH  

Ainsi ce criminel venant de commettre ce terrible acte de violence à l'encontre de quatre innocents issus de la communauté juive de Belgique n'est-il pas seulement un de ces individus appartenant à l'une des pires catégories sociologiques au sein de l'(in)humanité. Il est également, chose bien plus grave, un meurtrier dont l'irrémissible sens métaphysique double, sur le plan idéologique, son geste physique.  Bref, c'est l'abomination absolue plus encore que l'impardonnable faute, à l'instar d'un autre criminel de tout aussi funeste mémoire : Mohammed Merah, ce terroriste, fou d'Allah à ses heures perdues, qui se rendit lui aussi coupable, le 19 mars 2012, de l'une des pires tueries, dans une école juive de Toulouse, que la France puisse malheureusement dénombrer en ce catastrophique début de XXIe siècle !  

L'EUROPE : LES VALEURS DE L'HUMANISME ET LES VERTUS DE L'HEROÏSME  

Mais là où la portée symbolique de cette effroyable tragédie de Bruxelles se révèle la plus terrifiante, c'est qu'elle a eu lieu, plus précisément, à la veille même d'élections démocratiques cruciales tant pour l'avenir de la Belgique que de l'Europe. Pis : c'est là le pire acte antisémite que la Belgique ait connu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale !

Attention : la bête immonde, celle qui se gave de la peste brune et se repaît du sang des martyrs, rôde à nouveau, tapi à l'ombre d'un extrémisme aussi sanglant qu'insensé, au cœur de l'Europe moderne et civilisée, éprise de tolérance et d'humanisme, le seul combat qui vaille en profondeur, les seules vertus qui méritent que l'on meurt pour elles, le seul vrai héroïsme en ces temps de nouvel obscurantisme.

Ainsi, à ces barbares d'un autre âge, n'avons-nous, hommes et femmes de bonne volonté, juifs et non-juifs de par le monde, qu'un seul mais inébranlable mot d'ordre, signe d'un indéfectible ralliement aux victimes de tout intégrisme, à leur faire valoir en guise d'ultime mais définitive réponse : aujourd'hui, plus que jamais, nous sommes tous juifs !    

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Une manifestation, en hommage aux victimes de la tuerie antisémite de Bruxelles, mais aussi en condamnation de cet effroyable crime, aura lieu aujourd'hui, dimanche 25 mai 2014, à 17h, devant le Palais de Justice de Bruxelles.

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*  

* Philosophe, auteur de La Philosophie d'Emmanuel Levinas – Métaphysique, esthétique, éthique (Presses Universitaires de France).         

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Attaque du Musée juif de Bruxelles : un suspect arrêté

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