Eric Duyckaerts, mort d'un philosophe-artiste de génie

C’est avec une immense tristesse que j’apprends la mort, ce 26 janvier 2019, à l’âge de 65 ans, de mon ami, frère d'âme et de coeur, Eric Duyckaerts, paradigme, aussi génial que paradoxal, de ce philosophe-artiste que magnifia naguère le grand Nietzsche. Hommage !

ERIC DUYCKAERTS, MORT D’UN PHILOSOPHE-ARTISTE DE GENIE

C’est avec une immense tristesse que j’apprends la mort, ce 26 janvier 2019, à l’âge de 65 ans, de mon ami Eric Duyckaerts, paradigme, aussi génial que paradoxal, de ce philosophe-artiste que magnifia naguère le grand Nietzsche.

De tous les êtres qui furent mes condisciples lorsque, encore jeune, dans les années 1970, je suivais les cours de philosophie, jusqu’à l’agrégation, à l’Université de Liège, Eric Duyckaerts, né, dans cette même ville, le 4 février 1953 (il était de quatre ans mon aîné), fut très certainement celui qui me marqua le plus.

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A MI-CHEMIN ENTRE ANTONIN ARTAUD ET BUSTER KEATON

J’aimais, outre sa différence notoire par rapport au reste de l’auditoire, son intelligence, brillante, raffinée, généreuse et humble à la fois : un étrange mais fascinant mélange de légèreté dans le ton et de gravité dans la réflexion, le tout mâtiné d’une bienveillante dose d’humour, sinon, par son inimitable rire espiègle, d’autodérision. Il avait l’art, et non seulement plastique, de parler de choses sérieuses sans jamais, toutefois, se prendre au sérieux. Privilège des seuls grands ! L’un de ses derniers complices en matière de création artistique, Jean-Pierre Khazem, l’a d’ailleurs parfaitement bien décrit, à cet ineffable sujet, dans l’hommage qu’il vient, lui aussi, de lui rendre à bon escient : c’était « un puits de science qui ne la ramenait pas ».

Car, oui, Eric, dont le regard de braise, toujours quelque peu halluciné, avait des éclairs de génie, et dont l’allure se situait quelque part à mi-chemin entre la folle lucidité d’un Antonin Artaud et l’extrême délicatesse d’un Buster Keaton, était un être exquis, subtil, poli et gracieux, d’une rare finesse d’esprit, sans que jamais, pourtant, sa vaste et belle culture n’occulte sa profonde humanité, ni son élégance naturelle. Sa voix même était un enchantement, calme, posée, veloutée, teintée de ces accents de mélancolie résonnant, au fin fond de son mystère, comme autant de vagues à l’âme. Eric, en effet, était grand, mais d’une grandeur qui, toujours parée d’un indéfectible panache, n’écrasait jamais, malgré l’ampleur de son savoir comme sa hauteur de vue, les autres.

UN PÈRE PSYCHO-PHILOSOPHIQUE : DE FREUD A LACAN, VIA ARISTOTE

La hauteur de vue, précisément ou, mieux encore, un « regard surplombant » : c’est ainsi que le père d’Eric, le regretté François Duyckaerts, qui fut aussi mon aimable professeur de métaphysique, définissait, suivant en cela son maître Aristote, la philosophie. Car, effectivement, Eric, grâce à cette immense figure paternelle, baigna, depuis sa plus tendre enfance, dans la philosophie. Aussi est-ce probablement lui, ce père philosophe qui s’adonna également avec succès à la psychanalyse (freudo-lacanienne, en particulier), qui l’initia, le premier, aux prestiges de la pensée : « Joseph Delboeuf, philosophe et hypnotiseur », livre, du même père Duyckaerts, paru, en 1993, aux bien nommées éditions des « empêcheurs de penser en rond », fut d’ailleurs, à ce sujet, la principale source d’inspiration, pour le cher Eric, de ces vidéos, qualifiées fort à propos d’ « hypnotiques », que constitue la série « Euristique », dans laquelle le fameux, mais quelque peu abscons, théorème de Pappus se voit revisité avec sagacité.

Être éminemment paradoxal, ainsi muni de son insaisissable sens de l’inattendu, Eric incarnait d’ailleurs à merveille, jusqu’à le personnifier concrètement, presque matériellement, l’inconscient freudien – l’objet petit « a » par contraposition à l’objet grand « A » – selon Lacan en ses fameux « Ecrits » : il n’est jamais là où on croit qu’il est, et toujours là où on croit qu’il n’est pas ». C’est dire si Eric était, dans l’acception la plus noble du terme, une personne essentiellement déplacée, par-delà même son inépuisable richesse intérieure, sinon, diront certains, son extrême complexité intellectuelle !

LE SENS DE L’INFINI EN VIDEO-CONFERENCES : DU SAVOIR LOGICO-PHILOSOPHIQUE AUX ARTS PLASTIQUES

Mais combien de fois surtout, en ces jeunes mais folles années d’apprentis philosophes, où je fus moi-même gavé des théologiques paroles de mon propre père, pasteur d’obédience protestante, Eric et moi avons-nous alors discuté, en des raisonnements qui n’avaient souvent pas de fin, hormis dans les vapeurs d’alcool et autres fumées de substances illicites, des arcanes, sinon de quelque hypothétique divinité, du moins de l’infini.

L’infini, justement : c’est lui, cet « infiniment grand » comme cet « infiniment petit » qui semblent tant effrayer Pascal en ses admirables « Pensées », qui sert d’absurde quoique salutaire viatique à cette incroyable « conférence-performance » que fut, prononcée par l’imperturbable Eric (à l’Université de Paris X, en 2005, flanqué de son acolyte Jean Gaudin), son désopilant mais vertigineux « Argument de la Diagonale », dont voici l’enregistrement vidéo :   https://vimeo.com/85605943

Que l’on ne s’y trompe toutefois pas ! Ce discours d’Eric, où théorie et vulgarisation se confortent sans cesse mutuellement, se prévaut toujours en filigrane, par-delà sa veine satirique et même franchement comique, d’une très sûre science, là encore, en matière de philosophie du langage, qu’elle soit d’essence analytique ou de matrice logique. Et pour cause ! Eric et moi, à ce propos, avions eu, lors de nos études communes à la faculté de philosophie de l’Université de Liège, un incomparable professeur, sorte de docteur Folamour toujours affublé d’une cravate Hermès qui enseigna conjointement la logique, l’épistémologie, la philosophie des sciences et la théorie de la connaissance à la très savante université américaine de Harvard, d’où sont issus bon nombre de prix Nobel, aussi bien qu’au nom moins prestigieux Collège de France : Paul Gochet était son nom, exégète hors pair et principal traducteur, en français, de Willard Van Orman Quine, le plus grand logicien de la seconde moitié du XXe siècle, inscrit dans la tradition inaugurée, sur ce plan-là, par Gottlob Frege, Bertrand Russell et Alfred North Whitehead avec leurs « Principia Mathematica ». Un autre de nos professeurs de philosophie, à Liège, nous influença d’ailleurs aussi considérablement dans cette discipline : Franz Crahay, ami de Michel Foucault lors de sa vie parisienne, intellectuellement proche de Michel Serres et dont la minimaliste mais féconde thèse de doctorat avait pour très significatif titre « Le problème du non-sens et le formalisme logico-mathématique ». Tout un programme, qui ravissait – me confia-t-il un jour de particulière complicité, tous deux attablés devant une de ces écumeuses bières dont il raffolait en cette époque bénie des seuls Dieux du mythologique Olympe – l’iconoclaste mais attachant Eric !

On ne s’étonnera donc guère, au vu de pareil héritage intellectuel, si Eric, dans ce loufoque mais brillant « Argument de la Diagonale », réussit à convoquer, avec un talent qui n’a d’égal que sa désinvolture, tant les difficiles axiomes de Dedekind et Cantor que l’historique mais ardu théorème de l’incomplétude de Gödel : ultime et définitive démonstration, par voie logico-mathématique, de l’existence de l’infini, un peu comme le firent déjà, quelques siècles auparavant, Spinoza dans sa monumentale « Ethique » puis Leibniz en sa magistrale « Monadologie ».

TRANSCENDANTAL KANT !

Ah, l’infini, encore et toujours ! Ce fut aussi là l’obsession du plus grand, peut-être, des philosophes : Emmanuel Kant.

Kant qui, en l’absence de toute preuve possible, sur un plan plus strictement ontologique, de l’existence de Dieu (entité d’ordre purement « nouménal » et en aucun cas « phénoménal » à en croire sa transcendantale « Critique de la raison pure), à ces mots, désormais passés à la postérité, gravés au centre de sa « Critique de la raison pratique » cette fois : « Deux choses remplissent le cœur d’une admiration et d’une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes, à mesure que la réflexion s’y attache et s’y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. »

Pages mémorables, certes ! Eric, pourtant, ne semblait guère – mais, comme souvent chez cet être hautement paradoxal, à première vue seulement – porter le grand Kant dans son cœur, ainsi que le donne à voir cette irrévérencieuse vidéo, où une tendre ironie, bien que parfois caustique, le dispute avec brio, ponctuée là par un lancinant beat électro-pop, à une feinte méchanceté. https://www.youtube.com/watch?v=gjaZja2fmxU. Eric, de fait, prenait un malin plaisir à faire exploser, les dynamitant d’une rhétorique toujours bien structurée, ciselée linguistiquement et maîtrisée conceptuellement, les catégories, surtout kantiennes plus encore que mentales. Eric Duyckaerts : délicieux agitateur d’idées, plus encore que fabuleux manieur du verbe, au royaume de l’idéalisme platonicien, avec le méthodique doute cartésien en guise d’arrière-monde plus que sidéral… sidérant !

DE HEGEL, OU LA VIE EN ROSE, A LA POST-MODERNITE DE GILLES DELEUZE

Est-ce pour cette modeste (dé)raison qu’il préféra un dialecticien tel que Hegel, plutôt qu’un analytique comme Kant, pour écrire son premier livre, dont le titre s’avère par ailleurs, à lui seul, le plus hilarant, par delà sa solide charpente argumentative, des programmes universitaires : « Hegel ou la vie en rose », publié, en 1992, chez Gallimard, dans la collection « L’arpenteur » ?

Qu’à cela ne tienne ! C’est à l’un des géants français de la philosophie contemporaine qu’Eric doit ce qui restera sans nul doute, dans les annales de la vidéo-performance, comme l’une de ses plus belles, nonobstant sa brièveté, pièces : Gilles Deleuze (dont j’eus l’honneur de suivre, dans les années 1970 encore, son très postmoderne séminaire sur Nietzsche à l’Université de Vincennes, alors édifiée, de libertaire mémoire, sur les pavés de mai 68) et son légendaire « Abécédaire ». Ce foldingue « Abécédaire » d’Eric, véritablement génial celui-ci, le voilà, dans toute sa démente, voire inquiétante, splendeur cérébrale : un régal pour l’intelligence, ses mots d’esprit tout autant que ses lettres de noblesse ! https://vimeo.com/30895572

LE « GROUPOV » ET L’AVANT-GARDE DE LA SCENE BELGE

Cet aspect sobrement théâtral, Eric l’expérimenta, très tôt dans sa carrière de philosophe-artiste, au sein du « Groupov », scène multidisciplinaire (théâtre, vidéographie, écriture, musique, danse…) de la très audacieuse, à la fois novatrice et rigoureuse, avant-garde belge, créée, dès 1980, dans le très fertile creuset artistico-littéraire de Liège, ville natale d’Eric Duyckaerts précisément, par l’excellent Jacques Delcuvellerie. Cette réinvention de l’expression théâtrale, de ses codes narratifs comme de ses visions scéniques, de son sens philosophique aussi bien que de ses formes esthétiques, a certes fait, depuis lors, école, et du meilleur cru, fût-il souvent radical. Eric n’y fut évidemment pas, là non plus, étranger, avec, dans la foulée, des artistes aussi talentueux, chacun dans son domaine de prédilection, que Garett List (musique), François Sikivie (théâtre) ou Op De Beek (vidéo).

DU SUD DE LA FRANCE A LA BIENNALE DE VENISE

C’est alors qu’Eric, esprit libre, éclectique et cosmopolite s’il en était, d’une insatiable curiosité intellectuelle, sinon spirituelle, et en perpétuelle quête de nouvelles aventures, décida de quitter sa Belgique natale, qui vit jadis éclore des génies aussi universels que Rops, Simenon, Hergé, Brel ou Magritte, pour s’en aller vivre, via un fructueux détour par les lumières de Paris, dans la chaleur ombragée du sud de la France, où il enseigna dans diverses écoles d’art, à Nice tout d’abord, sur la Côte d’Azur, puis à Biarritz, dans le Pays Basque, avant de s’éteindre finalement, il y a quelques jours à peine donc, à Bordeaux, proche là – on n’en attendait certes pas moins de sa part ! – des  meilleurs vignobles de notre chère et bonne vieille Terre.

Ah, ce divin vin, élixir d’éternelle jeunesse et très festive boisson de somptueuses bacchanales : une caresse pour l’esprit tout autant que les sens ! Eric, en bon vivant qu’il était également par-delà ses angoisses métaphysiques et autres délires nocturnes, aimait cela aussi, passionnément, parfois fiévreusement. J’en fus, plus d’une fois, le témoin aussi épaté qu’amusé…

C’est en Italie, toutefois, qu’Eric atteignit le sommet de son art, lorsqu’il y fut invité, en 2007, à représenter son pays natal, au beau milieu du pavillon belge, à la très enviée Biennale de Venise.

MAGRITTE ET « LA TRAHISON DES IMAGES »

Venise : c’est encore dans cette magnifique cité des doges, en plein cœur de la Sérénissime, qu’il fut par ailleurs déjà convié six ans auparavant, dès 2001, par mon ami Laurent Jacob, aujourd’hui directeur très avisé du centre d’art contemporain « Espace 251 Nord » mais alors commissaire d’un projet artistique collatéral, à créer une œuvre originale. Aussi le travail conçu et réalisé par Eric, cette année-là, n’était-il pas des moindres, bien au contraire : « La trahison des images » avait-il comme emblématique titre et, surtout, en guise d’explicite renvoi, sous forme de clin d’œil, au plus célèbre, peut-être, des tableaux de René Magritte… celui-là même où il est formellement écrit, accolé à un objet censé représenter une pipe, que, précisément et comme par le plus logique des paradoxes, « ceci n’est pas une pipe ».

AU COMMENCEMENT ÉTAIT LA PAROLE

Autant dire que la boucle, par ce surréaliste mais néanmoins rationnel subterfuge artistique, était ainsi bouclée. Mieux : en parfaite cohérence là, du début à la fin, avec son propos philosophique initial, mais aussi ultime – celui, fondamental, de l’adéquation, via la déconstruction artistique (Jacques Derrida, féru de « déconstructivisme », était également passé par là), de la parole (ce « logos » qu’évoquaient, pour décrire l’aube de l’humanité, les anciens Grecs et jusqu’à l’Evangile selon saint Jean) à la pensée, puis à la réalité même.

Oui : Eric Duyckaerts, était bien ce philosophe-artiste de génie que Nietzsche appela autrefois, à l’apogée de sa folle et pourtant très lucide sagesse (on appréciera à nouveau ici l’oxymore, figure de la linguistique et, de manière plus ponctuelle encore, de la rhétorique, qu’Eric affectionnait tout particulièrement), de ses vœux.

ERIC, MON FRERE D’ÂME ET DE CŒUR, EN SON CIEL ETOILé

Adieu donc, après ce modeste mais sincère hommage, très cher Eric ! Tu nous manqueras en ce bas monde, encore un peu plus triste et vide, désormais, sans toi… sans ton primesautier, bon et franc sourire (à faire pâlir d’envie Stan Laurel en personne) qui illuminait jusqu’aux ombres de nos nuits d’ivresse en notre nostalgique jeunesse…

Je t’embrasse en ton ciel à jamais étoilé, mais aussi aujourd’hui constellé, hélas, de mes seules larmes ! Je t’aimais bien, frère d’âme et de cœur…

Ton ami DANIEL (SALVATORE SCHIFFER)*

*Professeur de philosophie à l’Ecole Supérieure de l’Académie Royale des Beaux-Arts de Liège, auteur notamment, parmi de nombreux livres, de « Philosophie du dandysme – Une esthétique de l’âme et du corps (Presses Universitaires de France), « Du Beau au Sublime dans l’Art – Esquisse d’une Métaesthétique » (Editions L’Âge d’Homme), « Oscar Wilde » et « Lord Byron » (publiés tous deux chez Gallimard, dans la collection Folio Biographies), « Traité de la mort sublime – L’art de mourir de Socrate à David Bowie » (Alma Editeur). A paraître : « Divin Vinci – Léonard de Vinci, l’Ange incarné » (Editions Erick Bonnier).

 

 

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