Confinement pour mon vieux papa

Les effets du confinement sur une personne âgée

Ma mère est morte il y a 4 mois, mon père, 92 ans, pris au dépourvu par cette disparition brutale, a fini par se trouver un petit équilibre en se mettant à faire des gâteaux, lui qui, dans sa vie, a plus  tenu marteau et perceuse qu'ustensiles de cuisine. Depuis 3 mois, il pâtisse tous les jours ou presque,  content d'offrir ses gâteaux (très bons), aux voisins, aux enfants et  petits-enfants de passage. Il avait pris l'habitude d'aller chercher poudre d'amande, raisins secs, farine et sucre glace dès qu'il en manquait. Oui je sais le laisser conduire à 92 ans, ce n'était pas très malin, mais il m'avait mis le marché en mains : ou il conservait son indépendance ou il mourait. Ne voulant pas peser sur ma vie, il refusait mon aide et mes propositions à faire les courses ensemble.

Et puis il est tombé un soir de la semaine dernière, se blessant au bras. Je passe sur les urgences, déjà débordées sans coronavirus, qui l'ont lâché à près d'une heure du matin. Dur d'admettre qu'il avait besoin de mon aide.

Une semaine plus tard le confinement était déclaré. Il a fallu expliquer, réexpliquer que non, il ne pouvait plus sortir, que non il n'allait pas aller à la déchetterie et que oui c'est moi qui ferais les courses une fois par semaine pour limiter au maximum les risques de contamination.

Je vais le voir deux fois par jour, heureusement il n'habite pas très loin de chez moi. Je suis quasiment la seule personne qu'il voit : les voisins lui font de petits coucous de loin, une amie infirmière vient changer ses pansements tous les deux-trois jours. Il est mal-entendant, ne répond pas au téléphone. Internet ce n'est pas son truc. Il écoute (très fort) BFM TV le matin pour les nouvelles, tout en râlant des infos en boucle (je m'abstiendrai de toutes remarques sur le caractère anxiogène de ces infos auprès d'un public vulnérable), regarde Arte ou les Chiffres et les lettres l'après-midi.

J'ai tout le temps présent à l'esprit que peut-être je suis en train de le rendre malade, si je suis moi-même contaminée sans le savoir. Si j'écoute les consignes du Gouvernement, je me sens fille indigne, si j'écoute mes sentiments, je me dis qu'il vaut mieux ça plutôt que de le voir mourir de désespoir et de solitude. Bien sûr, je ne m'approche pas de lui, ne l'embrasse plus, me lave les mains dès que j'arrive chez lui.

C'est terrible de voir cet homme qui a toute sa tête, tout son humour, ne plus savoir parfois où il en est, nous même déjà, plus jeunes, avons perdu tous nos repères... Il dit qu'il est un privilégié car il a un jardin, des petits-enfants qui lui envoient des photos et des messages  que je lui lis car il a perdu ses lunettes dans sa chute et l'opticien qui devait en refaire une paire a fermé, comme les autres magasins de ce type.

Oui il est privilégié car il n'est pas seul comme tant de personnes âgées. Mais ça ne me console en rien.

Aujourd'hui, il voulait faire des gâteaux, il n'avait plus de poudre d'amande.

 

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