Commerces : entre « poujadisme-localiste, localisme-poujadiste » et omissions ?

Depuis l’annonce du reconfinement, pour défendre les petits commerces locaux qui sont fermés et pour exiger leur réouverture, des responsables politiques et de nombreux maires « se liguent » contre la grande distribution et les plateformes numériques de vente en ligne, mais ne font-ils pas fausse route ?

De Droite à Gauche, ils sont sur la même ligne contre la grande distribution et les plateformes numériques de vente en ligne

Il y a de ci et de là, des maires qui n’hésitent pas à signer un décret pour autoriser l’ouverture des commerces locaux, alors que ces décrets sont illégaux et sont immédiatement annulés par les préfets via les tribunaux administratifs. Pour ces maires, comme tous les responsables politiques qui les encouragent, c’est le retour à la rhétorique de Pierre Poujade 1920 – 2003 ( ou poujadisme) qui, dans les années 1950, fustigeant les dérives de la grande distribution, alors naissante, se faisait un fond de commerce électoral en vantant le petit commerce vertueux et plein de « bon sens » économique... En 1956 il y eut même un groupe parlementaire « Poujadiste » à l’assemblée nationale, parmi lequel un certain Jean -Marie LE PEN. Mais en plus, aujourd’hui ce discours s’est désormais teinté de considérations « écologiques » à travers le recours au concept du « localisme » cher à Hervé Juvin Eurodéputé apparenté RN, autrement dit du « poujadisme- localiste «  ou « localisme-poujadiste »... Au choix !

« Le localisme » est-il si vertueux que cela ?

Il est évident qu’une production locale ( En France jusqu’à 150km) va réduire les distances de transport entre producteur et consommateur, donc moins énergivore et moins impactant en rejet de gaz à effet de serre. Mais ce n’est pas parce que c’est une production locale, en particulier en agriculture qu’il n’y aura pas recours à l’intensif avec un fort usage d’intrants chimique, dont on connaît les effets désastreux pour le biotope et la santé, sans compter parfois un recours excessif au déboisement pour gagner de la surface. Par ailleurs, ce n’est pas en « consommant local pour aider nos paysans » que l’on va forcément consommer des produits carnés ou transformés sans OGM, alors que, sauf pour ceux qui font du Bio, le soja et le colza qui va nourrir les animaux des élevages locaux, provenant essentiellement d’Amérique du Nord et du Sud (USA, Brésil, Argentique) est entièrement OGM.

Situation générale du petit commerce :

progression en alimentaire. En 2018, les ventes de produits alimentaires résistent mieux dans ce type de magasin De plus en plus de consommateurs déclarent désirer manger sain, mieux et responsable. Dans ce contexte, l’alimentaire spécialisé reste dynamique en 2018. En particulier, les ventes en « autres commerces de détail alimentaire en magasin spécialisé » (incluant notamment la plupart des enseignes bio) continuent leur ascension. Les ventes des petites surfaces généralistes (supérettes et alimentations générales) augmentent également. À l’inverse, elles se contractent dans les magasins de produits surgelés.

Stagnation, voire baisse pour le non alimentaire.  Le commerce non alimentaire en magasin ralentit nettement en 2018, surtout en fin d’année (+ 0,2 % en volume, après + 1,9 %). Ce ralentissement masque des disparités en fonction des secteurs.

Ces dernières représentent toujours près des trois quarts des ventes des magasins alimentaires. En 2018, les ventes de produits alimentaires résistent mieux dans ce type de magasin. En effet, les ventes de produits non alimentaires continuent de baisser fortement dans les hypermarchés comme dans les supermarchés, d’après l’Enquête Mensuelle sur l’Activité des Grandes surfaces Alimentaires ( EMAGSA ). Sur ce type de produits, la grande distribution souffre davantage de la concurrence de la vente à distance.

Par ailleurs, les consommateurs se déclarent inquiets de l’impact de leur consommation de viande sur l’environnement et sur leur santé et diminuent une nouvelle fois leurs achats de viande en 2018. Toutefois, la consommation de viande hors domicile aurait augmenté, ce qui expliquerait la hausse des ventes observée dans le commerce de gros. Les achats au détail de fruits et légumes diminuent légèrement. Cependant, les ventes de fruits et légumes chez les primeurs restent très dynamiques et celles des bouchers-charcutiers augmentent, les consommateurs semblant privilégier ces formes de vente pour ces produits. Les ventes de boissons non ou faiblement alcoolisées augmentent sensiblement, notamment grâce à un été propice à leur consommation.

Regard sur le commerce en ligne ( e-commerce) en 2018

Selon la Fédération du E-commerce et Vente A Distance (FEVAD), le marché français du commerce en ligne poursuit sa croissance. Celui-ci atteignait 13,4% en 2018. Ainsi, selon la Fevad, ce sont 92,6 milliards d’euros qui ont été dépensés sur internet. La croissance a néanmoins fléchi en fin d’année en raison du contexte social (Gilets Jaunes). En décembre, la progression était ainsi de 8%, contre respectivement 16% et 14% les deux mois précédents.

Toujours, selon la FEVAD « L’impact de ce ralentissement sur le chiffre d’affaires annuel du commerce en ligne est estimé à 0,7 point de croissance soit environ 600 millions d’euros ». La situation ne semble pas avoir entamé les créations de sites marchands. Leur nombre a bondi de 12,6% sur un an pour atteindre près de 200 000 sites marchands actifs.

Le développement continu du commerce en ligne en France profite en outre aux acteurs établis du secteur. Les principaux sites de vente de produits ont enregistré une hausse de leurs ventes de 7% en 2018.

La taille de ces sites est cependant très disparate. L'année dernière, la fédération précisait ainsi quelques années plus tôt que 66% des sites français dégageaient un chiffre d'affaires annuel inférieur à 30.000 euros par an. Et si le marché français compte de nombreux sites, celui-ci est en réalité très concentré. Seuls 6.000 sites réalisent plus d'un million d'euros de recettes par an et représentent à eux seuls 89% du chiffre d'affaires de l'ensemble du e-commerce en France. Et la part des sites enregistrant plus de 10 millions d'euros de CA n'est que de 0,5%. Et ces quelques sites pèsent 70% des revenus du commerce en ligne dans l'Hexagone.

Pour la FEVAD qui dévoile aujourd’hui l’édition 2020 de la cartographie du commerce en ligne français, un secteur qui pèse désormais plus de 100 milliards d’euros, touche plus de 40 millions de Français et compte plus de 200 000 sites qui, cette année, devraient enregistrer près de 2 milliards de transactions. ( https://viuz.com/annonce/2020/07/09/les-chiffres-cle-du-e-commerce-en-2020-fevad/ )

De nouvelles méthodes d’achat qui vont se développer, crise sanitaire ou pas, et qui vont contraindre le petit commerce à s’y adapter

Au cours de cette crise sanitaire du Covid-19, on peut comprendre l’étonnement des petits commerces quand certains bénéficient d’autorisations d’ouverture, alors que d’autres, vendant en partie des produits à peu près similaires, doivent fermer. Par exemple : dans un bureau de tabac resté ouvert, car considéré comme produit de première nécessité, on va trouver tout un éventail de journaux et magasines, y compris en grande surface, alors que la librairie est fermée.

Il y a toutefois une autre évidence que semblent négliger les opposants à la grande distribution et au commerce en ligne, nous ne sommes plus dans les années 1980 / 1990 ou 2000. Nous sommes entrés dans une nouvelle révolution numérique qui traduit une mutation anthropologique où, notamment, les nouvelles habitudes d’achat vont de développer et s’amplifier, via des plateformes numériques de vente en ligne, lesquelles vont devoir également évoluer. Cela est désormais irréversible, crise sanitaire ou pas. Toutes les structures commerciales devront s’y adapter ou disparaître. Le petit commerce survivra à la double condition : préserver sa fonction de proximité, donc d’utilité sociale et s’adapter aux nouvelles méthodes d’achat en ligne pour élargir sa clientèle avec des produits différents de ceux des « grandes antennes » de la distribution par la qualité.

En secteur urbain, mais aussi en secteur rural où le petit commerce est actuellement dans un rapport de « David à Goliath «  avec des zones commerciales en périphérie ou celles du centre ville, s’il veut survivre et permettre de dynamiser ces centres urbains, il doit se forger de nouveaux outils, dont certains doivent bénéficier de l’aide des collectivités locales où ils se trouvent. Cela signifie qu’il faut aujourd’hui, non seulement, trouver dans ces commerces des produits différents de ceux que l’on trouve dans les zones commerciale actuelles, mais aussi pouvoir se les procurer avec la même aisance que dans les grandes surface de la distribution. Cela suppose que ces commerces se regroupent au sein d’un catalogue unique sur la même zone (bassin de vie, par exemple) où en fonction des besoins le client puisse y accéder soit physiquement, par drive compris via internet, comme actuellement à cause de la crise sanitaire où l’on peut commander en ligne et aller à l‘entrée récupérer sa commande. Ce sera d’autant plus nécessaire avec l’explosion du commerce en ligne qui se profile.

S’opposer à la grande distribution et aux plateformes numériques de vente en ligne pour »sauver le petit commerce » n’est-ce pas faire fausse route ?

Vouloir défendre le petit commerce en s’opposant à la grande distribution et aux plateformes de vente en ligne n’est-il pas un combat d’un autre temps ? Vu l’évolution des habitudes d’achat par les plateformes numériques, les grandes surfaces de la distribution, vitrines de la consommation d’aujourd’hui ne seront-elles pas demain que des plateformes de stockage de produits, à l’image d’Amazon ? Tous les achats se faisant désormais en ligne par internet et les livraisons en « drive » dans un espace électronique aménagé de leur bâtiment ou par drones …

s aujourd’hui, le plus grand service à rendre au petit commerce, c’est de l’encourager et l’aider à se réorganiser en se regroupant au sein de plateformes numériques de vente en ligne uniques et centralisées au sein des différents bassin de vie, ainsi que de se doter d’un service de livraison adapté. Cela suppose aussi de repenser l’urbanisme commercial de façon à rendre plus viable ces petits commerces de proximité, de manière à ce qu’ils puissent assurer leur fonction de service public, imposée par nos futures habitudes d’achat liées à la nouvelle révolution numérique.

Contrairement aux apparences, avec la révolution numérique , l’informatique quantique et la 5G qui sera imposée, vers un retour des pratiques d’achat d’avant les années 1950 ?

Les élu(e)s ou responsables politiques devraient avoir à l’esprit que l’informatique quantique et la 5G, à laquelle nous ne pourront échapper, vont à terme complexifier et amplifier les interconnexions entre les robots eux même et internet pour les rendre de plus en plus autonome sans intervention humaine. Incontestablement, cela va considérablement impacter la vie quotidienne, mais aussi, les méthodes d’achat et de livraisons avec les plateformes numériques de vente en ligne.

Avec les nouvelles habitudes d’achat et la transformation inévitable des grandes surfaces de distribution, pour avoir un aperçu visuel et non virtuel comme pour l’achat en ligne des produits, seul le commerce de proximité le permettra. Ainsi le petit commerce de proximité devra se diversifier en étant une vitrine de relais de vente des produits qui ont aujourd’hui la primeur de la grande distribution, en particulier pour le secteur non alimentaire, tout en servant, comme c’est le cas actuellement, de point relais pour les plateformes numériques.

Contrairement aux grandes surfaces de la distribution appelées à disparaître à cause du double effet de l’explosion des achats en ligne et de la réduction des mobilités, en particulier celles pour se rendre dans les grandes surfaces devenues de fait inutiles, les petits commerces de proximité ont de beaux jours devant eux, à condition que les décideurs fassent preuve de réalisme et d’imagination, ce serait plus efficace que les incantations politiciennes d’un autre âge. C’est dans ce sens que les maires et les responsables politiques devraient agir. Un processus vers les nouvelles méthodes d’achat par un retour avant 1950 ?…

Certes l’explosion démographique qui sera loin d’être maîtrisée, si on se réfère aux tendances actuelles, et les besoins en énergie pour produire l’électricité, ainsi que les matières fossiles (pour les métaux rares) nécessaires pour faire fonctionner l’ensemble numérique vont soulever des problèmes d’une autre complexité à résoudre que le débat « poujadisme- localiste «  ou « localisme-poujadiste ». Faudrait-il encore que les responsables politiques s’interrogent à ce sujet, mais là c’est autre chose !!

Pour conclure

Crise sanitaire ou pas, par la nouvelle révolution numérique, nos habitudes d’achat vont être particulièrement impactées, le commerce en ligne va se poursuivre, s’amplifier et à terme compromettre l’existence des grandes surfaces de distribution, alors que pour ces mêmes raison le petit commerce de proximité est condamné à survivre et et à se développer pour assurer une fonction sociale de service public, mais à condition qu’il soit adapté aux nouvelles habitudes d’achat et exigences de consommation la plus saine possible.

 

 

 

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