Gilets jaunes : « cyber - jacquerie »ou tribune aux « derniers de cordée »?

Via les réseaux sociaux, les gilets jaunes ont auto organisé une « jacquerie » des temps modernes qui se traduit pour la première fois par des manifestations sociales, sous forme de protestations fiscales, sans les syndicats aux connotations parfois « poujadistes ». Qu'en est-il réellement ?

Par définition, le terme « Jacquerie » désignait les nombreuses révoltes paysannes dans l'Occident médiéval et dans l'Europe de l'ancien régime. Ces révoltes spontanées, souvent très violentes étaient généralement réprimées avec une extrême dureté. Les jacqueries trouvaient leur origine dans les excès des prélèvements sur la production agraire, les impôts et les mauvais traitements infligés par la noblesse aux paysans, ils exprimaient aussi un besoin de dignité évident

Les gilets jaunes, via le support des réseaux sociaux, facebook, twitter, youtube, instagram, initient pour la première fois une manifestation sociale auto organisée sans les syndicats, ni leur soutien, ce qui permet de la comparer à des « jacqueries » de l'ancien régime. Sauf que les « jacqueries » de l'ancien régime réagissaient à l'oppression que les paysans subissaient de la part de la noblesse et à l'extrême misère, voire la famine qui les affectait. En dehors d'un besoin de reconnaissance, caractérisé par un gilet jaune fluo afin de se faire remarquer, il n'y a toutefois rien de comparable entre la situation des « jacqueries » de la période médiévale et les balades des gilets jaunes sous forme de « protestation fiscale» aux connotations «poujadistes».

Entre idéalisation du « peuple revendicatif » et récupération politique

Aujourd'hui, quand les gilets jaunes se retrouvent « tous ensemble », passons sur le comportement agressif, voire violent de certains, ils expriment un ressenti peu rémunérateur d'un point de vue revendicatif au travers de slogans aussi divers et variés que contradictoires et qui traduisent, certes un mal vivre, mais aussi un niveau intellectuel, notamment politique pour le moins des plus faibles. Ce mouvement n'a d'ailleurs strictement rien d'homogène. Même si, comme à chaque mouvement social contestataire de ce type, le réflexe de la génétique politique à la française serait d'y voir un peuple idéalisé, aux revendications justifiées par le verbe haut et des slogans « bon enfant », nous sommes évidemment loin d'une telle symbolique.

Pis encore, un tel fantasme constant et terriblement auto-centré tient peu compte des réalités sociales et protéiformes de ce qu'est ce « fameux peuple » auquel, excepté les écologistes et le parti Présidentiel LREM, tout le reste de l'échiquier politique tente de le courtiser pour mieux le récupérer ou l'instrumentaliser, quitte à leur laisser croire qu'il sont d'accord avec eux pour leur accorder plus de reconnaissance, plus de pouvoir d’achat, le plus de bagnoles, plus de parkings, plus de routes, plus d’autoroutes et naturellement moins de taxes et un carburant moins cher. Mais sont-ils dupes ? Quand ils ne dénoncent pas ces soutiens, y compris lorsque Mme LE PEN, Mrs. MELENCHON, WAUQUIEZ et d'autres sont à leur côté, on peut s'interroger.

Non seulement ces dirigeants politiques font preuve d'une irresponsabilité incroyable car ils ne peuvent oublier que malgré des fluctuations au gré des contingences politiques, le prix du pétrole ne pourra plus baisser. Tous les experts sont formels le pic de HUBBERT étant atteint, nous sommes arrivés au début de la fin de l’ère du pétrole et nous devons donc faire face à un coût qui ira toujours en augmentant. Avec une demande supérieure à l'offre, car les stocks d’extraction aisée s'épuisent, cela ne peut que faire « flamber » les prix. L'extraction du pétrole de schiste n'échappe pas à cette logique.

Des slogans aussi divers que variés et contradictoires

En plus de réclamer la baisse des taxes sur les carburants qui est la revendication initiale principale (afin de pouvoir rouler plus et moins cher, polluer davantage et « décéder » encore toujours plus nombreux des maladies respiratoires,  en 2017 plus de 45 000 morts en France), cela part dans tous les sens suivant les lieux, bien que l'aspect fiscal reste dominant. Citons en quelques uns : « raz le bol, mare de payer - tout trop cher - les taxes m'épuisent - assez de racket fiscal - l'état m'emmerde- on vit plus en sécurité - fâché, mais pas facho - gilets jaunes en colère - gaulois en colère - macron démission... » quand ce ne sont pas des slogans grossiers et insultants, voire des débordements bien réels, violents, homophobes ou xénophobes…

On entend également des propos peu élégants concernant les indemnités des élus (parlementaires, ministres…) mais jamais sur les salaires exorbitants des sportifs. Par exemple un joueur de foot. bien connu (Mr. MBAPPE) a perçu 17,5 millions d'euros en 2017, plus que celui du PDG de Renault- Nissan qui avait en son temps choqué l'opinion publique. Si ce n'est pas de la « Beauf attitude » alors qu'est-ce que c'est !

Ce sont les mêmes gilets jaunes qui, par ailleurs, vont réclamer plus de services publics ou l'augmentation de prestations sociales en particulier familiales, un comble! qu'il faut financer, quand ils ne réclament pas des augmentations de salaire au gouvernement, alors qu'ils sont salariés d'une entreprise privée, où quand ils confondent taxes, impôts d’État et fiscalité locale. Le danger est que l’extrême droite, comme l'extrême gauche se nourrisse de ces incohérences et de l'état d'esprit de nature « poujadiste » des arguments qui prévalent chez la majorité des gilets jaunes, ainsi que de l’absence de structures et de leaders pour créer un climat délétère pouvant déboucher sur des violence extrêmes… Ce qui est déjà le cas dans des territoires ultra marins, mais pas seulement.

 Qu'est-ce qui à pu motiver cette situation ?

Produit d'une inculture, cette « cyber- jacquerie » des temps modernes, n'est-ce pas d'une certaine façon la revanche brutale des « sans grade » de ceux que l'on qualifie de «beaufs», ces » derniers de cordée « largement ignorés depuis des années par les pouvoirs en place au profit de catégories sociales plus aisées et des gagnants de la mondialisation. Mais attention aux dérives simplistes et populistes qui consisterait à opposer de façon démagogique la «France d'en haut», les élites à qui l'on attribuerait tous les maux du mal vivre sociétal et la «France d'en bas», le bon «peuple», victime paré de toutes les qualités.

Que le Président de la République avec le Gouvernement ait commis des erreurs de politique sociétale, accentuées par des choix plus que douteux en matière de communication, c'est certain, il a reconnu le reconnu lui-même. Mais encore faudrait-il corriger la trajectoire…

Si la suppression de la taxe d'habitation a bien été reçue par l'opinion, encore qu'au début du quinquennat elle aurait du s'inscrire dans une refonte de la fiscalité locale, comme l'avait pourtant évoqué le Président de la République. Les impôts locaux sont particulièrement injustes et ne correspondent plus aux défis écologiques qui sont à relever. Ces impôts très inégalement répartis amputent lourdement les revenus des 80 % des foyers qui y sont soumis et encouragent les Maires à densifier l'habitat urbain, comme l'habitat rural, très souvent au détriment des terres arables et de la biodiversité. La plus value de la suppression de la taxe d'habitation étant parfois grignotée par l'augmentation de la part des communes décidée par des Maires, ce qui en relativise ses effets en terme d'amélioration des revenus. Ne s'informant pas correctement, de nombreux gilets jaunes sont persuadés que c'est le gouvernement qui les a trompé, si on se réfère à certains interviews des manifestants. 

La suppression de l'ISF suivie par la hausse de la CSG une première erreur

Avec la suppression de l'impôt sur la fortune (ISF) telle qu'elle a été envisagée où seul l'immobilier est taxé avec un impôt sur la fortune immobilière ( IFI) n'était-ce pas là aussi une grosse erreur ? Comme en matière d'ISF, sont passibles de l'IFI les personnes dont l'actif taxable (déduction faite du passif) est au moins égal à 1,3 millions euros. Bien que le seuil de déclenchement soit de 1,3 million d'euros, le barème commence à partir de 800.000 euros (au taux de 0,5 %). Du coup, le contribuable à l'IFI acquitte d'entrée un impôt de 2.500 euros.

Avec la suppression de l'ISF, La valeur de certains biens somptuaires est désormais exclue de la fiscalité ( yachts, jets privés, chevaux de course, voitures de luxe, ou lingots d'or) ainsi que sont dispensés les prélèvement sur les dividendes des actions lorsque le revenu fiscal de ­référence ne dépasse pas 50.000 euros pour un célibataire, divorcé ou veuf et 75.000 euros pour un couple soumis à une imposition commune. Cela va d'ailleurs donner des arguments aux opposants de Gauche, quand pour favoriser le travail, mais aussi pour financer la suppression de la taxe d'habitation, Emmanuel MACRON décide la hausse de la CSG où quelques 9 millions de retraités, dont la plupart sont loin d'être des privilégiés, devaient ainsi être touchés par ce passage de la CSG de 6,6 à 8,3 %. « Cela fait 1,7 point, mais en pourcentage, selon des économistes cela correspond à une hausse de plus de 20 %. On connaît la suite…

La suppression de l'Impôt sur la fortune (ISF) n'a d'ailleurs pas été aussi productive qu'espérée en matière d'emplois. A l’évidence sa suppression n’a eu que peu, sinon aucun effet sur la création d’activités et l'emploi. Les chefs d’entreprises expatriés qui ont investi dans le pays par « effet de ruissellement » ne l’on pas fait à cause de la suppression de l’ISF, mais des bénéfices réalisés par retours sur investissements de leurs activités.

Pour celles et ceux de ces chefs d’entreprises non expatriés qui en ont bénéficié, ils ont généralement préféré les placements en actions, avec une fiscalité avantageuse.

Dernière erreur avec Carlos GHOSN. Alors qu'il est licencié par Nissan pour les raison que l'on sait, le gouvernement le maintien à la tête de Renault avec sa rémunération de plus d'un millions d'euros mensuels (17 millions annuels). Vu le Droit Français et la présomption d'innocence, tout en le maintenant à la tête de Renault, une suspension provisoire sans salaire s'imposait.

Le Président peut-il rectifier ces erreurs par rapport à l'ISF comme le réclament certains?

S'il ne s'agit pas de rétablir l'ISF sous sa forme antérieure, il serait toutefois souhaitable de créer un impôt de solidarité sur la richesse et les biens (ISRB) supérieurs à 1,3 millions d'euros à la place de l'actuel IFI. Cet impôt réintégrerait les biens somptuaires et les lingots d'or. Sauf pour les actions des entreprises, Il faut également que les dividendes sur les actions résultant de placements boursiers qui avaient été exclus de la fiscalité après la suppression de l'ISF soient intégrées dans le revenu. Le nouvel impôt sur la richesse devrait contribuer, non seulement à la solidarité, mais à l'urgence de la transition écologique.

La voiture électrique individuelle permet-elle d'avancer dans la résolution d'un problème écologique des déplacements et l'imposer à l'horizon 2030 n'est-ce pas une erreur de plus ?

Excepté les véhicules utilitaires pour des dessertes urbaines, encourager l'achat des voitures électrique n'est surtout pas une solution au service de la transition écologique. Les véhicules électriques ne peuvent être, en l'état actuel, que des « secondes voitures », réservées aux parcours de faible distance, en particulier urbains et périurbains, de nouvelles batteries avec des supers condensateurs qui se chargent beaucoup plus vite pourraient étendre leur domaine d’utilisation, mais cela ne résoudra pas le coût énergétique et spatial des déplacements individuels. Non seulement il faut du pétrole pour leur fabrication, mais beaucoup de métaux issus des terres rares.

Outre le fait qu'il faut des métaux issus des terres rares, énergie fossile tarissable, dont l'extraction est destructrice de l'environnement et génératrice de maladie pour les salariés et les riverains. En ce qui concerne les besoins électriques : Chaque jour, on peut  estimer que si une voiture parcourt 40 km.  Pour 29 millions de véhicules et 10 kWh/100 km, cela fait un appel de 170 millions de  kWh.  Sur 10 heures de charge la nuit (des heures creuses), cela représente 10 centrales EPR en fonctionnement. Si les parcours sont supérieurs et la croissance démographique aidant cela augmente d'autant le nombre, malgré un apport dit « d'énergies renouvelables »

En terme de voiture individuelle, ne faudrait-il pas réinventer la 2CV du 21eme siècle ?

Il est évident que l'on ne peut interdire la voiture individuelle et malgré tous les efforts qui peuvent être fait en faveur des déplacements collectifs,la voiture individuelle restera. Mais il faut prendre des dispositions pour un meilleur partage, une réduction de l'usage de celle-ci et que la voiture grosse cylindrée (surtout diesel) pas chère soit terminé. sauf pour certaines professions, une taxe gabarit dissuasive pour l'achat de ce type de véhicule devrait être de rigueur.

La taxe est-elle un outil efficace pour sortir de la dépendance aux voitures individuelles, y compris en priorité pour les grosses cylindrées ?

C’est un outil important, parmi d’autres, mais il ne peut pas se substituer à une stratégie et à un discours cohérent en matière de transition énergétique et de transports.

Plutôt que de verser des aides pour l'achat d'une voiture récente supposée « plus propre » y compris diesel, ce qui relève d'une aberration, le gouvernement devrait ordonner aux constructeurs, la réalisation d'un véhicule, simple, robuste, recyclable à 100 % qui ne consomme pas plus de 2 litres d'essence aux 100 km. C'est possible ! Déjà au début des années 80 les constructeurs Français avaient réalisé des prototypes de voitures qui consommaient mois de 4 litres aux 100 km, ce qui encore aujourd'hui une performance.

Avec la Vesta 2, Renault avait déjà presque atteint le but avec une consommation de 2,8 l/100 km. Le prototype utilisait un 3 cylindres essence de 27 chevaux et ne pesait que 473 kg. La Vesta 2 n'aura pas descendance directe. https://www.cnetfrance.fr/cartech/concept-car-annee-80-39766417.htm .

Pour conclure 

Par rapport aux gilets jaunes, que certains responsables politique courtisent quand d'autres proposent un dialogue, à l'évidence inutile, car le plus simple serait que le Président de la République ordonne un débat public national, tel qu'a pu l'organiser à plusieurs reprises « la commission nationale du débat public » sur des dossiers impactant l'environnement. Ce débat ouvert à tous les citoyens, dont les gilets jaunes, organisé dans chaque commune sur trois ou quatre thématiques nationales se dérouleraient sur une période courte de un à trois mois maximum. Par exemple : fiscalité d’État et locale, transition énergétique, économie-emplois, territoires quel avenir ? Pourraient être les thématiques retenues et les propositions qui se dégageraient majoritairement au niveau national serviraient de support à des lois que devrait voter le parlement.

 

 

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