Retraites : ballade en tracé sinueux et bosselé entre Platon et Aristote

Instaurer un régime de retraite universel unique, regroupant l’ensemble des régimes existants et géré de manière globale, suivant une répartition exclusivement par point, tel fût le projet d’Emmanuel Macron lors de l’élection présidentielle de 2017. S’il n’avait pas été accueilli défavorablement à ce moment là, depuis, l’histoire de cette trouvaille de campagne « empoisonne » son quinquennat.

La réforme des retraites illustre une société où, plus de 2000 ans après, on oscille entre Platon et Aristote

Pour rappel : Platon défendait une hiérarchie des classes sociales le régime idéal serait une aristocratie, où le savoir et la raison dominent. Pour lui, les philosophes, c’est à dire ceux qui possèdent le savoir doivent diriger la cité. Les guerriers la défendre et le peuple la nourrir. Cette hiérarchie provient ainsi du rapport au savoir de chaque classe sociale. Le peuple est guidé par l’opinion (la doxa) et les illusions, il ne peut donc décider rationnellement pour conduire les affaires de la Cité.

Chez Platon, le régime idéal est une aristocratie où le savoir et la raison dominent. Tous les autres régimes (ploutocratie, démocratie, monarchie, …) sont écartées, car ils négligent la place du savoir. C’est la théorie de la subjectivité de Platon qui le conduit à une position politique élitiste.

Pour Aristote, au contraire, la société n’est divisée qu’en deux classes, les riches et les pauvres. Pour Aristote, la démocratie repose sur le gouvernement de chacun par tous et de tous par chacun à tour de rôle. Cependant, il mettait en garde la démocratie contre deux dérives en particulier :
– la démocratie populaire qui signifie l’acap
paration du pouvoir par les pauvres et l’oppression des riches. Ici, il ne faut jamais perdre de vue le principe républicain : tout pouvoir doit s’exercer au service de l’intérêt général.
– la démagogie, qui vient donner l’illusion au peuple qu’il gouverne : pour substituer la souveraineté des décrets à celle des lois, les démagogues attribuent toutes les affaires au peuple, car leur propre puissance ne peut qu’y gagner. Ils ont l’air de laisser à la foule la décision, mais en réalité ayant capté la confiance de la multitude, ce sont eux qui gouvernent sous le couvert de la volonté populaire.

Chez Aristote, le pouvoir vient d’en bas et est exercé au nom de tous. C’est au fond une démocratie où les positions sociales sont ouvertes, où le pouvoir s’auto -contrôle, où la gouvernance est respectée. C’est ce qui caractérise pour l’instant nos démocratie modernes, mais pour combien de temps encore ? Car, le populisme que dénonçait indirectement Aristote et qui traverse nos sociétés Européennes est une porte ouverte vers des dictatures...

L’initiative et la conduite de la réforme des retraites plutôt dans l’esprit de Platon que d’Aristote

Emmanuel Macron, pour justifier le nouveau système des retraites qu’il suggère, rappelle que cela faisait partie de son programme pour lequel il a été élu. Dès lors, sans consultation préalable des citoyens par référendum sur le principe qu’il préconise et qui aurait été souhaitable, il ordonne la procédure qui enclenche la mise en place d’un régime universel par points. Ce qui, selon lui, devrait permettre à la fois un traitement équitable de tous les retraités et la viabilité financière du système. Il assure que dans le nouveau système de retraites qu’il préconise, un euro cotisé ouvrira le même montant de pension pour tous les assurés.

Pour rassurer cette population qui selon Platon est « incapable de décider rationnellement », mais qui commence à exprimer ses inquiétudes, il explique que les droits à la retraite déjà acquis seront à « 100% conservés » dans le futur régime par points. Par ailleurs, quand il a envisagé cette réforme des retraites, ou plus exactement leur refondation, Emmanuel Macron avait déclaré :  » il ne s’agit pas de faire des économies ». Il n’y aura donc pas, promet-il, de nouvelles mesures d’âge (recul âge légal ou nouvelles incitations à travailler plus longtemps).

Depuis, c’est Edouard Philippe qui a indiqué un âge pivot à 64 ans. Concrètement, il sera toujours possible de partir à la retraite à 62 ans, mais pour avoir un taux plein, il faudra, en principe, atteindre « cet âge d’équilibre », sous peine de se voir appliquer un malus qui pourrait atteindre 5% par an, à partir de 2027. C’est un point qui cristallisait l’attention. Le dirigeant de la CFDT Laurent Berger estimait même qu’une ligne rouge a été franchie, on connaît la suite… Avec la suspension provisoire de cet âge pivot, ainsi que celle de la CFDT pour les grèves et la présentation d’un projet de loi pour cette réforme des retraites 2020 ( http://ec.ccm2.net/droit-finances.commentcamarche.net/download/files/JAytSV4pMIh_projetdeloiretraite-PDF.pdf )

Concernant l’age pivot, bien que l’âge de 64 ans ne soit pas précisé dans la loi, son principe figure bien dans l’article 10 : « Le système universel de retraite fonctionnera autour d’une référence collective, correspondant à l’âge auquel les assurés pourront partir à « taux plein », et autour de laquelle s’articulera un mécanisme de bonus/malus. L’objectif de ce mécanisme est d’inciter les assurés à partir plus tard avec une meilleure pension, tout en préservant leur liberté de choix ».

Pendant ce temps, plusieurs professions (Cheminots, RATP, enseignants, médecins et infirmier(e)s, avocats …) poursuivent « cahin- caha » des actions ou des grèves de protestation contre cette réforme.

Une addition d’erreurs et d’incohérences ont caractérisé cette réforme et ouvert la vanne du désordre social

Par rapport au projet de réforme des retraies par un système universel à points choisi par les français lors de l’élection présidentielles, il convient de nuancer les choses. Pour la majorité de l’électorat au second tour de l’élection Présidentielle, telles que sont nos institutions de la 5eme république, le vote s’exprime davantage contre un(e) candidat(e), dès lors qu’ils ne sont que deux, plutôt qu’en faveur du programme du ou de la candidat(e) choisi(e).

Alors que la méthodologie concernant des cas types : salariés- fonctionnaires du système universel n’est pas encore totalement définie et que des concertations sont toujours en cours pour définir certains paramètres, on présente le projet de loi pour que le débat parlementaire continue de l’enrichir !!    ( https://parcourstypes-regime-universel.info-retraite.fr/pdf/Fiche%20m %C3%A9thodologie%20-%20cas%20types%20-%20version%20du%2022%20janvier%202020.pdf )                                                                        Qu’entend t-on par là ? De quelle marge de manœuvre disposera le parlement ? Pourra t-il reprendre la main sur les dispositions concernant la valeur du point, dont il est prévu qu’elle soit définie par décret ministériel et non par la loi ? Comme le réclame les syndicats. Quand on sait que le Gouvernement dispose d’une large majorité à l’assemblée nationale qui, rappelons le, est seule décisionnaire en cas de désaccord lors des navettes avec le Sénat, peut- on espérer ?

Préalablement à l’ouverture des négociations avec les partenaires sociaux, il n’y a eu aucune « étude d’impact » sur la situation des futurs retraités et sur le coût financier ultérieur de cette réforme par recours à un simulateur fiable et cela n’a toujours pas été fait. On se fonde seulement sur des estimations.

Sans recours préalable à un simulateur pour évaluer les impacts futurs, comment pouvait-on affirmer que la solution proposée, (régime universel par points) devait permettre à la fois un traitement équitable de tous les retraités et la viabilité financière du système ? Quels sont les avantages et les inconvénients d’un tel dispositif ? Et que deviendront les points et trimestres déjà acquis si l’on en vient effectivement à ce mode de calcul ?

Si le régime par points est « théoriquement » simple, La preuve avec le plus gros régime français des retraites complémentaires ( Agirc-Arrco ) fonctionnant déjà par points, le problème principal est que rien ne garantit les droits des retraités, puisque le niveau de la pension dépend de l'évolution du prix d’achat du point et de la valeur du point.

Si on y ajoute, au fur et à mesure des discussions entre le premier ministre et les partenaires sociaux, de concessions aux uns (cheminots, fonctionnaires) qui en veulent toujours plus et de dérogations aux autres (policiers, militaires ) chaque fil tiré apporte plus de complications que de solutions. Au final le risque est grand de faire une pseudo-réforme, plus coûteuse que si l’on n’avait rien fait.

Pour les syndicats et les futurs retraités des interrogations et des questions techniques qui sont tout sauf accessoires

pour Henri Sterdyniak (économiste français, signataire du manifeste du manifeste d’économistes atterrés ), nos systèmes de retraites actuels ont deux caractéristiques essentielles : ils sont rétributifs, en fonction des salaires et redistributifs, ainsi le taux de remplacement des bas salaires est plus élevé que celui des hauts salaires. Or, estime l’expert, « toute la question maintenant est de savoir si nous conserverons cet aspect dans le nouveau dispositif ».

Pour Bruno Chrétien, président de l'Institut de la protection sociale (IPS), il est clair qu’avec la mise en oeuvre concrète de cette réforme, « on va tout de suite aborder des questions qui, techniquement, sont tout sauf accessoires ». Chaque Français va en effet calculer son droit en se demandant s’il est gagnant ou perdant avec le nouveau système. Or les gagnants n’y verront pas trop de problèmes, mais pour les perdants, ce sera une autre paire de manches ! »

Pouvait-on faire l’impasse sur une réforme profonde de la retraite et pourrait-on faire marche arrière ?

Pour rappel : en moins de 50 ans le nombre de retraités du régime général a quasiment été multiplié par cinq (500%). Il y a aujourd’hui plus de 17 millions de retraités tous régimes confondus quand la population a augmenté de 27 %. pendant cette période le nombre de personnes de 60 ans ou plus a crû de 8 millions, et le nombre de personnes de 65 ans ou plus de 6,5 millions. Une progression "principalement" liée à l'allongement de l'espérance de vie, qui a augmenté de plus de 10 ans sur la période, pour les femmes (de 75 à 85 ans entre 1966 et 2016) comme pour les hommes (de 68 à 79 ans). "Les assurés atteignent désormais plus souvent l'âge de la retraite, et en bénéficient plus longtemps", souligne la CNAV (https://bfmbusiness.bfmtv.com/france/le-nombre-de-retraites-du-regime-general-a-ete-multiplie-par-cinq-en-50-ans-1297007.html) .

il y a en 2018, environ 1,5 actifs pour un retraité. La durée de vie passée à la retraite dépasse 27 ans pour les Françaises, et 24 ans pour les Français, contre respectivement 18 et 22 ans dans l'OCDE.  Selon Hervé Boulhol, responsable retraites et vieillissement démographique à la direction de l’emploi et des affaires sociales de l’OCDE : « Les Français quittent le marché du travail quatre ans plus tôt en moyenne que les autres. Dans cette durée record de vie à la retraite, la contribution de l'espérance de vie n'est que d'un tiers, et deux-tiers sont liés à l'âge de la fin de carrière. Entre les pensions « confortables » et la retraite à 62 ans, il va probablement falloir choisir, un jour ou l'autre ». (https://www.ined.fr/fr/tout-savoir-population/chiffres/france/evolution-population/projections/ )

Au vu de ces chiffres et de ces perspectives, il est évident que désormais on ne peut, ou ne pourra pas, faire l’impasse sur une réforme profonde des retraites , système universel par points ou autre à imaginer. l’important étant de préserver essentiellement le système de solidarité intergénérationnel et de garantir un système le plus juste et équitable possible.

Pour conclure

S’il n’est pas question de revenir sur une réforme profonde des retraites, vu les déséquilibres d’une croissance démographique non maîtrisée de façon équitable, la façon désordonnée dans laquelle elle a été engagée et le désordre social qui en découle, la raison aurait voulu que le Gouvernement suspende son projet et le remette en débat en donnant du temps au temps. Comme l’avait souligné Gérard Collomb (un proche du Président), la Suède qui a fait ce même type de réforme a mis dix ans pour instaurer la retraite à points. Or Emmanuel Macron semble avoir oublié cette raison qui domine cependant chez Platon.

 

 

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