Vivons - nous réellement une nouvelle mutation anthropologique ?

Depuis le début des années 2000, il est incontestable que nous vivons progressivement une nouvelle mutation anthropologique. Aujourd’hui la pandémie à laquelle nous devons faire face et qui impose une rupture dans nos habitudes de consommation, ainsi que dans le rapport au travail, illustre cette mutation anthropologique.

La nouvelle révolution numérique et ses applications, imposées par l’urgence sanitaire, illustre bien la mutation anthropologique que nous avons commencé à vivre 

Faut-il rappeler qu’une nouvelle mutation anthropologique avec un nouveau type de société produit un nouveau type d’individu qui est amené aujourd’hui, avec la crise sanitaire du Covid-19 et ses variantes, à agir souvent dans un contexte de vie de plus en plus incertain. Après la machine à vapeur et l’invention du moteur électrique, avec la production d’électricité, suivi du moteur à explosion qui allait entraîner une modification en profondeur du rapport au travail, des déplacements, des relations sociales et du rôle de la femme, notamment avec la première guerre mondiale. Ces découvertes avaient provoqué une mutation anthropologique en totale rupture avec les précédentes.

Cette nouvelle mutation anthropologique est provoquée par la révolution numérique des « intelligences artificielles » ou méga – données. Avec le changement de statut des robots par internet et l’interconnexion entre eux, aujourd’hui on peut faire fonctionner des entreprises (dites entreprises 4.0) sans peu d’intervention humaine, ce qui va s’amplifier demain avec l’informatique quantique et la 5 G. Ce ne sont pas les craintes et l’opposition d’une partie de la population qui stopperont, voire même freineront leur développement… A moins que n’intervienne d’autres paramètres que nous ne pouvons imaginer aujourd’hui, indépendamment des problèmes d’approvisionnement en métaux rares qui sont une ressource fossile, donc épuisable…

Un exemple au quotidien très révélateur

Les nouvelles habitudes d’achat et de livraisons marquent une rupture dans nos comportements. Si elles affectent la grande distribution, elles commencent aussi à traduire une réalité de la nouvelle mutation anthropologique. Il n’y aura d’ailleurs pas que les entreprises de la grande distribution qui seront concernées par la nouvelle révolution numérique, il y a aussi le rapport au travail avec internet et l’interconnexion des robots entre eux. On peut très bien imaginer une chaîne de montage de précision qui nécessite aujourd’hui de nombreuses « petites mains », entièrement robotisée de la gestion à la production et à l’acheminement des produits, contrôlée et télécommandée à distance.

Depuis 2020, avec des obligations de confinement dus à la crise sanitaire, le recours à l’achat en ligne avec livraison à domicile révolutionne le quotidien des Français

Aujourd’hui, on peut tout se faire livrer, tout et n’importe quoi. Selon une étude de la Fevad publiée début février, la vente de produits sur internet a joué un rôle d’amortisseur économique pour les magasins. Les ventes en ligne des enseignes ont progressé de 53 % sur l’année 2020, avec des pics à +100 % pendant les deux confinements. Quelques 1,84 milliard de transactions ont été enregistrées, une hausse annuelle de 5,8 %. La fermeture des magasins et celle des rayons dits non essentiels ont conduit à une forte augmentation des ventes au mois de novembre qui s’est poursuivie en décembre, en dépit de la réouverture des commerces. Le pic d’activité a été particulièrement élevé pendant la période de Noël: plus 23 % par rapport à Noël 2019. Chaque jour, actuellement les Français reçoivent 1,7 million de plis et de colis. Un phénomène qui se développe davantage dans les métropoles depuis les confinements et le couvre-feu, qui bloque les consommateurs chez eux dès 18 heures. Génération livraisons?

D’après l’Observatoire des Usages Internet de Médiamétrie, au 4ème trimestre 2020, le nombre de cyberacheteurs s’élevait à près de 42 millions, soit plus de 1,5 million de cyberacheteurs supplémentaires en 1 an ( https://www.mediametrie.fr/fr/barometre-trimestriel-de-laudience-du-e-commerce-en-france-bilan-de-lannee-2020 )

La pandémie du Covid-19, et le confinement qui en a découlé, aura accéléré une transition digitale et favorisé l’essor de pratiques déjà largement émergentes telles que la livraison de repas à domicile. A cet effet on peut noter que la pizza reste le plat le plus commandé, avec 40% des commandes devant les burgers, sushi et japonais 15 % et asiatiques 12 %. Les plats Français représentent 7 %. Le profil des utilisateurs est à 49%, moins de 35 ans, 38% en provenance de région parisienne et 42% urbain (agglo > 200 000 hab hors Paris). A lire : https://www.snacking.fr/actualites/tendances/5020-Les-Francais-convaincus-par-la-livraison-de-repas-depuis-le-confinement/

Si en zone urbaine ou périurbaine, le problème de la livraison à domicile ne pose pas de difficultés particulières aux cyberacheteurs, c’est plus compliqué en zone rurale où pour éviter bien des désagréments, la formule du point relais est à privilégier, mais cela contraint à des déplacements pour récupérer le colis, d’où le besoin de se regrouper à plusieurs voisins, pour que l’un récupère également les commandes des autres afin de réduire les déplacements...

Avantages certains et craintes justifiées

Si la nouvelle révolution numérique offre des avantages concernant la réduction des mobilités avec mise en place souhaitée du télétravail, qui va par ailleurs remettre en cause le « présentéisme » dans l’entreprise et donc définir un nouveau rapport au travail, synonyme de mutation anthropologique, elle suscite des craintes justifiées, tant sur le plan économique et sociétal, voire culturel, ainsi que sur le plan environnemental et énergétique. N’oublions pas que les terres rares (qui ne le sont pas toutes), dont sont issus les métaux rares indispensables aux intelligences artificielles, mais aussi à l’éolien et au photovoltaïque, sans compter l’usage quotidien des ordinateurs, smarphones, télévision, appareils ménagers etc. sont une ressource fossile qui n’est pas inépuisable. Quand on sait que la Chine détient plus de 90 % de la production mondiale et qu’elle même a de gros besoins, on peut imaginer le pire.

Ne pas également intégrer la problématique de l’explosion démographique et ses besoins serait une erreur aux effets catastrophique.

Avec les besoins d’électricité indispensable au numérique et vu l'explosion de la croissance démographique, pour rappel : en 1973 la population mondiale est de 3,9 milliards, elle est passée à 7,5 milliards en 2018 ( plus de 7,8 milliards actuellement et probablement 8 milliards fin 2021 ). La consommation mondiale d’électricité est passé de 6 129 TWH ( six mille cent vingt neuf mille milliards de watts) en 1973 à 22 315 TWh , un total 4 % supérieur à celui de 2017 et ne cesse d’augmenter depuis. Une augmentation de 3 fois celle de population mondiale dans la même période. Il y a toutefois des écarts considérables entre pays riches et pays pauvres, mais tous, sans exception ont enregistré des progressions continues. Selon le rapport annuel « World Energy Outlook 2019 », l'AIE prévoit également une hausse de la demande mondiale d'électricité. Ainsi, il est prévu que la demande d'électricité, qui était de 23 milliards de MWh en 2018, malgré de gros efforts d’économie de sa consommation, passe à 34,5 milliards de MWh d'ici 2040, voire beaucoup plus.

Sans omettre l’impact des gaz à effet de serre résultant de la production d’électricité… En 2018, elles pèsent 13 978 Mt CO2 soit une augmentation de 83,4 % par rapport à 1990. Elles représentent 37 % des émissions de CO2 totales dûes à la combustion d'énergie. En 2018, à elle seule la Chine représente plus de 35 % des émissions mondiales dues à l'électricité et de chaleur. ( https://www.edf.fr/groupe-edf/espaces-dedies/l-energie-de-a-a-z/tout-sur-l-energie/le-developpement-durable/les-emissions-de-gaz-a-effet-de-serre-dans-le-monde )

« Intelligences artificielles » ou méga – données, quand votre règne arrive

Dans tous les domaines : entreprises, services, santé, hôpitaux, enseignement, transports, militaires etc. désormais l’Intelligence artificielle s’installe partout avec des applications de substitution totale de l’intervention humaine aux robots par phases successives. Il est évident que l’intelligence artificielle va susciter des espoirs, parfois surréalistes, mais aussi des craintes apocalyptiques, dont certaines peuvent être justifiées, compte tenu de notre culture actuelle et du recours parfois trop réactif à la violence.

Quelques rappels : Aujourd’hui on est en mesure de confier des taches sélectives de décision aux robots, notamment, pour la justice, la médecine, l’enseignement, mais aussi faire déplacer des véhicules sans chauffeur ou des drones-taxis sans pilote, y compris faire fonctionner des usines sans aucune intervention humaine grâce aux interconnexions de l’intelligence numérique entre les machines, avec toutes les conséquences d’éthique que cela suppose. Par exemple, s’agissant de la justice pour désengorger les tribunaux, lorsque cela ne relève pas de décisions concernant des jugements dans des situations complexes, où elles doivent être prises en « son âme et conscience », les robots peuvent très bien suppléer les magistrats pour prononcer des sanctions en fonction de critères très précis.

Quelques rappels concernant le travail à distance (télétravail) entre impact social et rapport au travail

Pendant le confinement, selon l’INSEE, 58 % des cadres et professions intermédiaires ont télétravaillé, contre 20 % des employés et 2 % des ouvriers. De la même façon, 21 % des personnes les plus modestes ont télétravaillé pendant le confinement contre 53% des plus aisés. Un temps de trajet domicile-travail est par ailleurs en augmentation pour les salariés des bureaux

Avec l’évolution de « la révolution numérique « et le transfert de nombreux emplois aux robots, qui par interconnexion entre eux leur font changer de statut par rapport à la situation actuelle, cela créera et amplifiera inévitablement un fossé supplémentaire pour les personnes les plus modestes, c’est à dire celles qui exercent une activité essentiellement manuelle sans peu de qualification technique et qui, faute de formation et reconversion, seront condamner à un chômage longue durée… D’où la question se posera de leur assurer un minimum vital de rémunération en échange d’une activité sociale ou associative. Cela aura un coût que l’état devra financer par des recettes qui sont à imaginer, par exemple en créant une « contribution solidarité » pour les très riches, en taxant les plus values financières, voire la productivité des robots, mais cela ne pourra se faire qu’au niveau Européen à minima. Tous les pays seront d’ailleurs confrontés à ce problème…

Parmi les contraintes toutefois évoquées par le télétravail à domicile, la difficulté de trouver du sens

Le travail, en dehors de la rémunération ou de la valorisation sociale, est aussi vécu comme une nécessité pour sortir de chez soi, de ce qu’on a en tête, avoir le sentiment qu’on contribue à satisfaire le besoin d’autrui. C’est quelque chose qui est réparateur psychologiquement. Mais tout cela disparaît en télétravail quand on l’exerce à domicile et, à l’inverse, on observe une montée en abstraction extrêmement forte. Ce sentiment d’être inséré dans un milieu de travail, dans un collectif où est validé votre travail, où l’on peut partager ses doutes et ses fiertés, à l’évidence cela n’existe plus.

Comme le font observer les psychologues, l’absence de  pause café impromptue, les déjeuners entre collègues, ou les rencontres improvisées autour de la photocopieuse sont autant d’endroits où le travail se vit aussi. Des moments qui nourrissent à la fois le collectif et le personnel. Devant son ordinateur chez soi, on est dans une relation abstraite, qui peut aussi être anxiogène. D’autant que l’organisation du travail, elle, ne change pas. Les salariés sont toujours soumis à des objectifs, à des processus, à des contrôles…

Pour le télétravail à domicile, gestion de cas très différents et difficultés à gérer par l’entreprise

La question qui va se poser, c’est comment les entreprises vont être amenées à gérer des cas extrêmement différents. Il est évident qu’elle peut être confrontée à des personnes très différentes qui devront exercer le télétravail dans des conditions tout aussi différentes. Par exemple, entre ceux qui n’ont pas d’enfant et disposent d’espace dans le logement où sont en secteur rural, quand d’autres qui habitent en secteur urbain, vivent avec des enfants dans un espace restreint avec du bruit à proximité, leur vécu professionnel du télétravail sera beaucoup plus difficile. Les entreprises ne pourront plus totalement fermer les yeux sur les conditions personnelles des individus. Vie personnelle et professionnelle sont amenées à se mélanger encore plus, avec les impacts sociaux que l’on peut imaginer.

Par ailleurs, l’une des craintes du télétravail concerne les seniors qui risque de de les mettre à l’écart dans les entreprises ? Depuis plusieurs mois, la manière dont cette population plus expérimentée est accompagnée dans le développement de ce nouveau mode d'organisation inquiète : le sujet a notamment été abordé lors d’une table ronde au sénat, début Février 2021. «N'y a-t-il pas un risque de fracture générationnelle pour ces personnes proches de l'âge de la retraite et qui se sentent dépassées par ces évolutions», s'interrogeait le sénateur (centriste) Michel Canevet. Son essor soudain pose un certain nombre de questions que des voix appellent à creuser au plus vite, afin d'éviter un «désastre seniors» dans les prochains mois.

Imposer le télétravail, avant d’avoir pris certaines dispositions, une autre erreur gouvernementale

Le télétravail devient nécessaire pour éviter un « trop plein » de personnes dans un espace donné au sein de l’entreprise et pour éviter des déplacements contraignants, entre le domicile et le lieu de travail, surtout lorsque l’habitat est situé en extérieur des métropole et des grandes villes, alors que les bureaux se trouvent à l’intérieur de celles-ci, ce qui impose d’ emprunter souvent plusieurs transports en commun. Par contre lorsque le salarié habite dans la zone urbaine où se trouve l’entreprise et les bureaux, sous réserve que les dispositions sanitaires de proximité soient prises en période de crise sanitaire, il n’est pas utile d’imposer le télétravail.

« Le télétravail est une obligation », martèle Élisabeth Borne, la ministre du Travail en évoquant le protocole sanitaire du reconfinement qui impose le télétravail. Mais certains employeurs renâclent. Alors, comment le leur imposer ? Quand la ministre est interrogée à ce propos, elle se révèle très prudente : « Il peut y avoir des sanctions ».

Des sanctions pour les entreprises qui n’imposent pas le télétravail, mais alors pourquoi, quelles sanctions et comment les faire appliquer ?

Si l’on se réfère à l’« instruction » du 3 novembre transmise aux inspecteurs du travail. Le texte n’évoque pas d’éventuelles sanctions. ( https://www.ouest-france.fr/economie/emploi/teletravail/teletravail-l-inspection-du-travail-embarrassee-7041718 ) Il rappelle simplement qu’un employeur doit évaluer les risques et adopter des mesures de prévention, dont le télétravail ». À noter que le Code du travail ne prévoit aucune pénalité pour le fait de ne pas instaurer le télétravail. Ce qui empêche un inspecteur du travail de dresser un PV à destination de la justice ou de demander une sanction administrative.

Vouloir imposer le télétravail, avant d’avoir pris certaines dispositions préalables, n’est-ce pas une erreur gouvernementale ? Élisabeth Borne, la ministre du Travail veut imposer le télétravail bien que certaines entreprises évoquent des difficultés matérielles pour faire travailler à domicile et les salariés qui n’y sont pas favorables le justifie par les contraintes familiales et le manque d’espace disponible de leur logement. Alors pourquoi ne pas obliger les communes ou leur groupement à aménager des locaux adaptés qui faciliteraient l’accès au télétravail, tant pour les entreprises que les salariés ?

La mise place d’espaces « coworking » avec des box individuels ou des « flex offices « devrait être la solution

Dans ces conditions le gouvernement devrait plutôt imposer aux commune ou à leur groupement de créer des espaces « coworking »( ce ne sont pas les locaux vides qui manquent). Dans un espace de ce type, l’entreprise retrouve les avantages du « présentéisme » auquel est soumis le salarié quand il travaille au sein de l’entreprise et le salarié retrouve les avantages qu’offre l’entreprise : sortir de chez lui, échanger des moments de convivialité avec d’autres, bref préserver un espace de sociabilité. Le télétravail en espace « coworking » offre aussi l’avantage d’éviter des déplacements quotidiens domicile travail contraignants et coûteux. Au fond que des avantages.

Une autre réponse aux nouveaux modes de travail : vers la fin des bureaux attitrés avec le «  Flex Office »  ? Le « flex office » n’est pas une simple tendance mais une véritable évolution. Ce mode de répartition des postes de travail est la traduction, dans le secteur l’immobilier de bureau, d’un phénomène beaucoup plus global : le passage d’une économie de la propriété à une économie de l’usage. Le salarié ne dispose plus d’un espace attitré, mais simplement d’un placard sécurisé où il dépose son ordinateur portable et des affaires personnelles liées à son activité. Lorsqu’il prend son service dans l’entreprise, il récupère son matériel et rejoint un espace disponible intérieur ou extérieur qui lui convient le mieux. On peut donc supposer que dans le futur, les bureaux attitrés accueillant des salariés ne pouvant ou ne désirant pas le télétravail, disparaîtront. Cela se fera au profit de d’autres modes de consommation des espaces de travail, comme le flex office. Ce dispositif peut très bien s’inclure aussi dans un espace « coworking » 

Il y a aujourd’hui, selon une évaluation au 1er Novembre 2020, 409 espaces coworking, alors que simplement, si chaque intercommunalité rurale s’en dotait d’un seul, il en faudrait au moins 2150 (nombre d’intercommunalité rurales).

Pour conclure

Qu’on le veuille ou non, avec la révolution numérique des « intelligences artificielles », nous sommes entrain de vivre une nouvelle mutation anthropologique, dont l’un des impacts, outre la rupture dans nos habitudes d'achat et de consommation, va bouleverser en profondeur le rapport aux travail. Certes, toutes les activités ne peuvent être concernées par les différentes formes de télétravail, car elles n’ont d’autres recours que d’effectuer des tâches manuelles (plomberie, maçonnerie, artisanat d’art etc.). Il est aussi évident que pour éviter de graves difficultés il y a besoin d’imposer une obligation d’espaces « coworkings » ou des « flex offices «   aux collectivités territoriales. C’est une urgence sociétale

 

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