Hold-up électoral au pays des « checks and balances »

Le président Trump a peur des élections du 3 novembre. Son coup de force sur les Services Postaux (USPS) montre qu’il est prêt à aller très loin pour remporter l’élection. Ce qui suit aborde les différents volets de son entreprise de hold-up électoral.

Blocage de l’aide financière pour la Poste

Après avoir parlé de repousser la date de l'élection (ce dont il n’a pas le pouvoir, qui appartient au Congrès), après avoir, depuis des mois, mis en cause la validité du vote par correspondance (« mail-in voting »)[1], qu’il accuse sans aucun élément à l’appui,  d’être une machine  à frauder, évoquant même l’intervention de pays étrangers qui enverraient, on ne sait comment, des votes truqués,  il vient maintenant de trouver mieux encore : il dit s’opposer au vote d’une mesure d’aide de la Poste américaine (USPS), car dit-il sans cet argent elle n’aura pas les moyens de traiter les votes par correspondance .  Cette déclaration a été faite à Fox Business, cette semaine.  USPS connaît en effet de sérieuses difficultés financières[2]

Or, avec la pandémie incontrôlée de COVID-19, plusieurs Etats américains ont pris des mesures pour développer le vote par correspondance, comme la Pennsylvanie, par exemple. Cette opposition de Trump est  déjà en soi un coup de force. Et elle est systématique : selon Paul Waldmann, du  Washington Post, la Maison Blanche ne veut pas accepter que des aides pour la Poste soient incluses dans un paquet d’aides liées au coronavirus. (“Nous leur avons dit très clairement que le président n’approuverait  aucune mesure d’aide si elle contenait une aide pour la Poste” avait dit un responsable de l’Administration en avril au Washington Post).

Les démocrates sont favorables au vote par correspondance, qui ne présente pas de risque de COVID-19. Selon Slate, les élus républicains sont de plus en plus contre, même si plusieurs Etats à majorité républicaine ont élargi les possibilités de vote par correspondance (« no excuse absentee voting »). Les « swing states » (ceux dont la majorité peut basculer) aussi.

 

Une prise en main des Service postaux

 

Mais ce n’est pas tout, loin de là. En mai, un nouveau directeur général des services postaux a été nommé : Louis DeJoy. Le précédent titulaire était une femme, Megan Brennan, qui souhaitait partir depuis des mois mais à qui on a demandé de rester jusqu’à ce qu’on trouve un remplaçant. Et qui est ce successeur ? Louis DeJoy est-ô surprise- un grand supporter de Trump,  et l’a notamment prouvé en tant que collecteur de fonds et en tant que donateur lui-même (il est un donateur important, qui a donné des millions de dollars pour la campagne de Trump et le Parti Républicain). Il n’a aucune expérience des services postaux. Le 8 août, il a licencié des cadres supérieurs de haut niveau et réaffecté 23 cadres.

 

Cette nomination soulevait déjà le problème de la politisation des services postaux, qui sont censés être une agence indépendante. Et le tout nouveau directeur général n’a pas tardé à prendre des mesures de « réorganisation » d’application immédiate (en invoquant des raisons d’économie, bien sûr) qui vont dans le sens d’une réduction des moyens et des services postaux : le politologue Igor Derysch rapporte par exemple, qu’en Virginie occidentale, 26 bureaux devront réduire leur service à moins de 4 heures par jour , rien que dans  une seule des régions de l’Etat, et d’autres réductions de service toucheront 31 autres sites. Certains bureaux de poste de Virginie-Occidentale ont affiché des pancartes annonçant leur fermeture à la fin du mois d’août, écrit-il. Selon une responsable syndicale, les nouvelles heures de fermeture seraient précisément celles où les bureaux travaillaient le plus…L’annonce de fermetures imminentes de sites fait du bruit.

 

Ce n’est pas tout : tout de suite après son arrivée, DeJoy a restreint les tournées  et supprimé les heures supplémentaires de centaines de milliers d’agents de la Poste (dit USA today).  Les distributions qui exigeraient des tournées tardives ou supplémentaires sont laissées pour plus tard dans les centres de distribution qui manquent de personnel ou ont déjà du courrier en retard. Le résultat est une accumulation, jour après jour,  du courrier en retard et des délais d’acheminement. 

 

L’annonce de ces changements a été diffusée en début de semaine (Tim Levin, Business insider, 14/07/2020).

 

Ces mesures, contraires à ce qui était leur credo, ont choqué les employés des services postaux. Selon Business insider, le président de l’Union américaine des travailleurs de la Poste, déclare qu’elles affectent  le cœur même de la mission de l’agence,  qui est de «fournir un service prompt, fiable et efficace». Les nouvelles mesures vont dans le sens contraire.

 

Et elles ont encore été aggravées par la réduction du recours à des machines trieuses ou à leur retrait.

 

Retrait de trieuses

 

 C’est juste après la déclaration de Trump sur son refus de financer une aide à USPS que l’on a appris  qu’USPS  désactivait progressivement les trieuses dans le pays.   Selon des employés, il n’est pas rare de transférer ou de désactiver des trieuses, mais ici on assisterait à des retraits, à un moment coïncidant avec la volonté manifeste de Trump de déstabiliser les services postaux avant l’élection. Selon Business insider, le 13 août, on avait déjà démantelé au moins 19 trieuses. Mark Joseph Stern, de Slate, parle aussi de réduction de l'utilisation de ces machines, ce qui oblige alors à trier à la main, moins vite (la trieuse peut trier 35 000 lettres à l’heure !).

 

 Tout cela n’a pu que ralentir la distribution, beaucoup d’américains ne recevant même plus leur courrier chaque jour.

 

Retrait de boîtes à lettres

 

USPS  retire aussi des boîtes à lettres de la Poste.  Selon le Star Tribune du 14 août, dans l’Oregon , le Montana, l’Indiana,  ce retrait a provoqué de la colère et la protestation d’élus , dont des républicains; contrairement à ce qu’affirmait USPS, dans le Montana au moins, il ne s’agissait pas forcément de boîtes très peu utilisées, au contraire, certaines avaient même tendance à déborder. Après protestations, la suppression semble avoir été suspendue au Montana. Le Star Tribune du 14 août ne savait pas pour d’autres Etats.

Tout cela suscite de très nombreuses réactions aux Etats-Unis, qui y voient la volonté de Trump de saper le vote par correspondance  pour biaiser l’élection.  Et ce n’est pas la nouvelle  tarification imposée aux formulaires de vote par correspondance qui les fera changer d’avis.

 

Nouvelle tarification des envois pour les votes

 

Dans le passé, les services postaux appliquaient aux formulaires de vote envoyés par les Etats aux électeurs un tarif économique (« bulk rate » ou tarif postal groupé), mais les traitaient néanmoins comme des courriers prioritaires, dans le cadre  du service public. La nouvelle politique de la Poste est qu’il faudra désormais payer le prix d’un courrier prioritaire,  soit presque trois fois plus : et les Etats ont été prévenus par lettre qu’à défaut, on ne pouvait pas savoir combien de temps mettraient ces courriers- qui risqueraient fort de ne pas arriver à temps aux électeurs.

 

Dans l’autre sens, il y a même un facteur aggravant : dans 34 Etats, dont les « swing States » de Arizona, Georgia, Maine, Michigan, Minnesota, New Hampshire, Pennsylvania and Wisconsin, ce n’est pas le cachet de la Poste qui fait foi : c’est la date de réception du bulletin envoyé par l’électeur qui compte : il faut que le formulaire ait été reçu au jour de l’élection.

 

Electeur pas toujours averti du rejet de son bulletin de vote

 

L’arrivée tardive des votes par correspondance peut non seulement conduire au rejet du bulletin hors délai, mais aussi retarder le contrôle de la régularité du remplissage du formulaire (par exemple, pour un contrôle de signature, cela peut rendre l’examen de la concordance de la signature impossible dans les délais). Cela vaut bien sûr pour les seuls Etats ayant prévu d’informer l’électeur concerné et de lui donner la possibilité de valider son bulletin: ainsi, dans le Wisconsin, les électeurs  concernés reçoivent un avis mais doivent fournir une nouvelle signature avant la fermeture des bureaux de vote le jour du scrutin (d'autres États leur donnent deux semaines après l'élection pour corriger leur signature).  Cela n’est plus possible si le bulletin arrive trop tard.  

------

Comme il semble admis que les démocrates sont plus susceptibles de voter par correspondance, cela risque de diminuer artificiellement le nombre de voix démocrates. C’est bien le but poursuivi par Trump, qui a depuis longtemps déclaré (NYT 8-10 avril 2020) qu’avec une extension du vote anticipé et du vote par correspondance sans limitation (conditions d’âge, de santé, etc..), «  on n’aurait plus un seul républicain élu dans le pays».

 

Tout cela dessine un scénario de véritable hold-up sur le vote, conçu et mis en œuvre par Trump et DeJoy. Certains élus républicains ont protesté, notamment en  signant le 6 août une lettre à USPS  avec des démocrates, s’inquiétant des nouvelles mesures de DeJoy.

 

Si les républicains ont beaucoup hésité à critiquer l’opposition de Trump  à l’aide financière à USPS, à l’exception de la sénatrice Susan Collins, (R-Maine) et du représentant Tom Reed (R-N.Y.,),  selon Forbes du 14 août, le chef de la minorité républicaine de la chambre des représentants a dit vendredi que les Republicains veilleraient à ce que USPS ait le financement nécessaire.

Le même jour, devant le silence « assourdissant » de la majorité d’entre eux, Barack Obama les appelait à un sursaut.

 

Combien d’élus républicains vont-ils rester muets, se rendant par là complices de ces manœuvres ?

 

Et toutes ces mesures sont-elles bien légales? Certains en appellent à l’impeachment de Trump.  Ils notent que Trump, pour biaiser l’élection en sa faveur, n’hésite pas à :

  • prendre le risque d’accentuer la pandémie de COVID-19 ( en poussant les électeurs à voter en personne dans les bureaux de vote),
  • ignorer le vote de quantité d’électeurs qui voteront par correspondance, sans compter :
    • les dommages déjà infligés à tous ceux qui reçoivent des médicaments par la Poste, des colis militaires, etc..,  ou aux gens qui ne peuvent pas se payer UPS ou FedEx, et aux seniors, parmi d’autres.

Ce faisant, ils notent en passant que Trump s’en prend pour cela à un organisme plus ancien que la Constitution américaine elle-même (le service postal a été créé en 1775 et la Constitution en 1787).

 

Si  rien ne change, cette situation va peser lourdement sur l’élection du 3 novembre, qui sera biaisée et contestée, dans un sens ou dans l’autre : par les démocrates s’il s’avère que de très nombreux formulaires de vote ne sont pas arrivés et qu’on leur a probablement  volé la victoire, ou par Trump, s’il perd et accuse la vote par correspondance d’être entaché de fraudes. Il est bien parti pour refuser la défaite !

Le risque d’affrontements violents n’est pas à  écarter.

On peut craindre aussi que, devant ce coup de force de Trump, de nombreux électeurs se déplacent pour voter et risquent de provoquer une nouvelle recrudescence de la pandémie.

 

[1]- Sur la fraude qu’encouragerait selon lui le vote par correspondance, je lis dans la presse américaine que, selon une étude universitaire, le taux  de fraude serait de….0,00006% !!! ( NYT 7 juin 2020)

[2]Les envois de paquets ou colis restent importants mais le courrier a chuté depuis le début de la pandémie et  les fermetures d’entreprises. Business insider  (Tim Levin 14/07/2020, 23:47) note qu’en mai, l’agence craignait de manquer de liquidités à la fin de septembre

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.