L'hypothèse d’un conflit Etats-Unis / Chine nourrit les fantasmes et les inquiétudes

"Improbable mais possible", selon le think tank américain Rand, l'hypothèse d'une guerre entre l'ogre américain et le tigre chinois fait frémir les principaux intéressés, mais aussi leurs partenaires respectifs.

Un improbable livre de chevet. Au Pentagone, les hauts gradés de l'armée américaine ne jurent plus que par Ghost Fleet, un roman d'anticipation imaginant une future guerre mondiale entre la Chine et les Etats-Unis. L'ouvrage s'échange des généraux quatre étoiles aux sous-officiers, est officiellement recommandé dans les séminaires et sessions de formation des soldats. Il y serait même fait régulièrement référence lors des réunions du Conseil national de Sécurité, à la Maison Blanche.

Sur fond de guerre cybernétique, les auteurs, Peter W. Singer et August Cole, mettent en scène des militaires américains dépassés par l'avance des forces chinoises en matière technologique. Le roman « vous donne une sorte d'aperçu de l'avenir et vous fait réaliser que cet avenir est en réalité déjà là », confie Robert Neller, commandant du Corps des Marines américains. « Le plus gros risque pour les Etats-Unis est de croire qu'un conflit n'est pas possible (avec la Chine) dans les dix années à venir », abonde August Cole. Vraiment ?

Une guerre « improbable mais possible » entre Pékin et Washington

Si le gratin de l'armée américaine fait tout un fromage d'un roman de quasi-science-fiction, c'est qu'il y a matière à s'inquiéter. Un conflit entre les Etats-Unis et la Chine est « improbable, mais possible », avertit le célèbre think tank américain Rand. D'après ses analystes, les tensions entre les deux superpuissances ont atteint un tel niveau qu'elles pourraient « conduire à une confrontation militaire violente ».

Selon Rand, Pékin et Washington disposent d'une telle concentration de forces armées opérant à proximité l'une de l'autre qu'un incident, une collision même non-délibérée, devient inévitable. Les sources de tensions dans la zone d'influence chinoise sont en effet nombreuses, notamment dans l'océan Pacifique et la mer de Chine, dont Pékin revendique 80% du territoire et par laquelle transitent cinq milliards de tonnes de marchandises, soit l'équivalent de 40% du commerce mondial. Le projet d'îles artificielles mené par la Chine en est une.

S'il s'agit officiellement, selon Pékin, d'y développer le tourisme, la construction d'infrastructures telles que des jetées ou des pistes d'atterrissage pourrait faciliter la transformation de ces trois nouvelles îles en bases de soutien, fort utiles en cas de conflit dans la région. Inquiets de ce qui s'apparente à une tentative d'accroissement d'influence dans une zone où ils soutiennent de nombreux pays alliés, les Etats-Unis ont officiellement protesté. 

Plus récemment, c'est la divulgation par les médias chinois d'un nouveau missile air-air qui a donné des sueurs froides à Washington. Un missile très longue portée – on évoque une distance à l'objectif de 300 à 400 kilomètres – qui pourrait constituer une menace sérieuse pour les forces armées américaines, selon le général Herbert Carlisle, chef de l'Air Command Combat.

Le torchon brûle aussi à Djibouti. Pour la première fois de son histoire, l'armée américaine va devoir s’accommoder d'un bien encombrant voisin. Le régime d'Ismael Omar Guelleh a en effet décidé d'autoriser Pékin à installer ses troupes à quelques encablures du Camp Lemonnier, l'une des bases étrangères les plus stratégiques des Etats-Unis. C'est ici que sont réunis le commandement des opérations dans cette région hautement sensible, mais aussi bon nombre de services de renseignement américains.

Si la Chine se refuse pour l'heure à qualifier cette nouvelle base de « militaire », quelque 10 000 hommes de l'Armée de Libération du Peuple y sont attendus. Un voisinage pas franchement du goût du général Thomas Waldhauser, chef du commandement pour les opérations africaines des Etats-Unis (AFRICOM) : « nous nourrissons de très fortes inquiétudes : cette base (de Camp Lemonnier) est très importante pour nous, et je ne parle pas que de l'AFRICOM ».

Trump jette de l'huile sur le feu

L'élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis n'a pas contribué à faire baisser les tensions avec la Chine, loin s'en faut. Pas encore installé dans le Bureau ovale, le président-élu s'est fendu d'un coup de fil, le premier à ce niveau depuis 1979, à la présidente de Taïwan, provoquant dans la foulée un incident diplomatique. Remettant de facto en cause le principe de la « Chine unique », Trump s'est attiré les foudres de Pékin : « La confiance est écornée. La relation sino-américaine sous Trump va commencer sous la vigilance », confiait un diplomate occidental depuis Pékin.

« Je ne veux pas que la Chine dicte mes actions », a répondu le président américain, promettant une rencontre « très difficile » à son homologue, Xi Jinping, les 6 et 7 avril 2017. Malgré la montée des tensions, la plupart des experts s'accordent néanmoins à reconnaître qu'un conflit ouvert entre les deux puissances est improbable. Puissances nucléaires, membres du Conseil de sécurité de l'ONU, les Etats-Unis et la Chine sont surtout inextricablement liés par leurs intérêts économiques. Le commerce bilatéral entre les deux pays s'élevait à 560 milliards de dollars en 2015. La Chine est le premier fournisseur de marchandises de l'Amérique et cette dernière est sa première cliente, avec 20% de ses exportations. Surtout, les coffres chinois débordent de plus de 3 000 milliards de dollars et de 3 000 milliards de dollars supplémentaires en bon du Trésor américain.

Mais on aurait tort de minorer les tensions entre Pékin et Washington. In fine, ce sont les partenaires en commun des deux pays, à l'instar de Djibouti, qui risquent d'en faire les frais, en s'aliénant les Etats-Unis faute d'avoir su ménager leurs intérêts. Les partenaires de ces deux puissances, l'une en devenir et l'autre en sursit, devraient garder en tête les dissensions qui les opposent afin d'éviter les causes de frictions supplémentaires. Des précautions que Djibouti ne semble pas avoir prises.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.