Sur quel scénario mise le gouvernement face à la reprise épidémique (bis) ?

Il y un mois, le retour à une vie plus normale, que le gouvernement annonçait pour la mi-avril, laissait perplexe à la vue de la hausse constante des lits occupés en réanimation, de la forte dynamique épidémique et d'une campagne vaccinale centrée sur les personnes plus âgées, certes principales victimes de la Covid, notamment du fait des nombreux clusters en EHPAD, mais peu hospitalisées en réanimation.

Un mois plus tard, les écoles doivent fermer leurs portes prématurément. Les Français se retrouvent interdits de circuler à plus de 10 km de leur domicile et les commerces de chaussures et de vêtements sont priés de baisser le rideau. Pour le ministre de la Santé, interviewé sur Brut le 2 avril, la mi-avril serait donc désormais le pic à venir de ce troisième épisode épidémique, avec un effet décalé de deux semaines, à la fin avril, pour les réanimations, tandis que la mi-mai serait le nouvel horizon pour un relâchement des contraintes, devenues entre temps plus restrictives. Ne soyons pas triste pour autant car Olivier Véran l'a également annoncé : le printemps sera meilleur et l'été, davantage encore, même s'il faudra rester prudent et masqué au moins jusqu'à l'automne.

Comme il y a un mois, le scénario et les hypothèses sous-jacentes à ces nouvelles prédictions restent cachés au fond d'un tiroir. Encore une fois, nous aimerions savoir ce qu'en disent les services spécialisés du ministère de la santé, à commencer par son service statistique, la Drees, riche en statisticiens de l'Insee et en experts de la Santé. Car à force de refuser de mettre sur la table les scénarios qui fondent ses décisions et ses critères de choix, le gouvernement donne raison à ceux qui voient dans ses palinodies le signe d'une gestion au jour-le-jour de la crise sanitaire, selon l'humeur, les sondages et les coups de dé du moment, plutôt que comme la conséquence d'évolutions inattendues de l'épidémie.

Olivier Véran conforte ce point de vue quand, interrogé par Brut sur les critères cibles que le gouvernement se serait fixés pour permettre un relâchement mi-mai, le ministre de la santé ne répond par aucun chiffre sur les tensions hospitalières ou sur la circulation virale. Il préfère mettre en avant d'abord, le fait qu'à l'issue du premier épisode épidémique, le déconfinement eut lieu mi-mai 2020. On a connu raisonnement plus robuste depuis que la science a remplacé les oracles. Puis d'avancer comme deuxième argument, le fait que les beaux jours, plus chauds et moins humides, seront plus profitables aux hommes qu'au virus, reprenant ici l'antienne météorologique du président du conseil scientifique, Jean-François Delfraissy.

Sur cet argument météorologique, notons toutefois que le virus circula très activement l'été 2020 aux Etats-Unis, situé dans le même hémisphère que nous. Notons aussi que la reprise épidémique en janvier fut beaucoup plus marquée dans les Alpes-maritimes et dans les Bouches-du-Rhône qu'en Alsace ou en Bretagne. En réalité, les théories de Jean-François Delfraissy s'appuient sur l'observation de ce qui se passe ordinairement pour les coronavirus comme ceux de la grippe. Or, ces derniers circulent librement, sans aucune contrainte visant à réduire temporairement les contacts sociaux, donc sans ralentir artificiellement leur diffusion. De ce fait, peut-on conclure aussi directement aux mêmes résultats pour le Sras-cov2, alors que de nombreux Français, trop longtemps contraints et de plus en plus fatigués des gestes barrière, pourraient décider de profiter des beaux jours pour se retrouver plus souvent, en plus grand nombre, pour des moments plus festifs, fussent-il en plein air ? D'ailleurs, le même Olivier Véran était beaucoup plus prudent il y a un an, lors de la conférence de presse du 28 mai 2020, pour tempérer l'optimisme estival d'Edouard Philippe, qui s'appuyait déjà sur les arguments climatiques du même Jean-François Delfraissy.

Pour le moment, ce qui est certain, c'est que le taux d'incidence a explosé chez 20-39 ans depuis un mois, sur la fin de l'hiver, que le taux d'incidence continue d'augmenter chez les moins de 80 ans et qu'après un recul lié à la vaccination, il est même reparti à la hausse chez les 80 ans et plus, malgré un taux de vaccination qui atteint désormais les 60% pour eux. Ce dernier point signifie qu'il faudra sans doute dépasser ce taux de vaccination, longtemps présenté comme le seuil de l'immunité, pour éviter des mauvaises surprises chez les plus âgés tant que la circulation virale restera forte chez les plus jeunes (cf. graphiques infra).

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Dans le même temps, du côté des réanimations, les 60-79 ans restent, de loin, les plus nombreux à occuper les lits, là encore sur avec un rythme de croissance qui s'est accéléré en mars (cf. graphique infra) et cette tranche d'âge reste encore loin d'un bon taux de couverture vaccinal puisqu'au 1er avril, seul 20% des 60-69 ans avaient reçu au moins une dose de vaccin et 46% des 70-79 ans (cf. graphique supra).

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Au total, plus de 11 millions de personnes de 60 ans et plus n'ont pas encore reçu leur première dose de vaccin. Le gouvernement espère vacciner 10 millions de personnes supplémentaires d'ici la mi mai, ce qui rend donc plausible d'atteindre le nombre de 80% de personnes ayant reçu au moins une dose chez les plus de 60 ans à cette date. Les livraisons prévues de vaccin annoncées par la direction générale de la santé permette aussi d'envisager d'atteindre ce nombre si la logistique et le degré d'acceptation du vaccin suivent, cela sans remettre en cause l'intervalle conseillé entre deux doses. De plus, 70% des livraisons prévues en avril et mai concernent des vaccins Pfizer et Moderna qui ont toujours honoré leurs commandes jusqu'à présent, tandis que 22% des livraisons prévues portent sur l'Astrazeneca, les 8% restant correspondent aux premières livraisons du vaccins à dose unique Johnson & Johnson. Voilà sans doute des raisons d'espérer.

Mais la montée en charge ne sera que progressive et les effets du vaccin ne sont pas immédiats. Les personnes en réanimation, dont le nombre doit continuer à croitre au moins jusqu'à fin avril, y restent aussi souvent plusieurs semaines. Et chacun se fera son idée de l'efficacité à attendre des  nouvelles mesures restrictives prises, qui semblent plus viser une réduction des contacts sociaux par un effet psychologique que par des contraintes effectives. Dans ce contexte, prévoir le pic du troisième épisode épidémique dès la mi-avril et un relâchement des contraintes à la mi-mai reste un pari audacieux qui, s'il est perdu, pourrait entrainer un retour de mesures encore plus restrictives et un nouveau report du retour à une vie plus normale.

Bref, si l'été devrait être meilleur, bien que masqué et sans ses grands festivals habituels, il n'est pas sûr que le printemps ne nous fasse pas regretter l'hiver.

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