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Billet de blog 5 oct. 2021

L’agenda caché de l’INED

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En avril 2019, l’institut national des études démographiques (Ined) publiait une étude de Patrick Simon et Baptiste Coulmont sur les prénoms donnés aux enfants et aux petits-enfants d’immigrés dans sa collection Population et sociétés. Selon eux, d’après l’enquête de l’Ined Trajectoires et Origines, « environ 65 % des Européens du Sud arrivés en France avant 1980 portent des prénoms latins (Maria, José, Antonio) […] alors peu donnés en France. L’abandon de ces prénoms se fait dès la première génération née en France […]. On remarque cependant un « retour » depuis le milieu des années 1990 aux prénoms latins (comme Enzo, ou Laura), mais ils ne renvoient quasiment plus alors un signal d’altérité ». En revanche, « les immigrés du Maghreb arrivent en France avec des prénoms très éloignés de ceux de la population majoritaire (Mohamed, Fatiha). La part des prénoms arabo-musulmans est supérieure à 90 %. À la génération suivante, encore près des deux tiers des enfants d’immigrés reçoivent un prénom arabo-musulman, mais leur registre culturel est plus ambigu (Nadia, Myriam). Les prénoms que reçoivent les petits-enfants sont, en 2008, proches de ceux que la population majoritaire donne à ses enfants. Là aussi, on remarque, comme pour les petits-enfants des Européens du Sud, le choix croissant de prénoms appartenant au registre des prénoms maintenant considérés comme communs (Inès, Sarah). »

Intrigué par un tableau faisant de Nicolas le deuxième prénom masculin le plus porté par les petits-enfants d’immigrés du Maghreb, derrière Yanis et devant Mehdi, Jean-François Mignot, démographe au CNRS, a publié en aout 2021 un point de vue critique sur cette étude sur la plateforme ouverte HAL. Faute d’avoir pu obtenir des informations précises sur la façon dont les auteurs de l’étude de l’Ined avaient traité leurs données, Jean-François Mignot y présente sa propre exploitation de ces données et conclut à des résultats très différents. Selon lui, « les prénoms les plus fréquents chez les petits-fils d’immigrés du Maghreb ne sont pas Yanis et Nicolas, mais Karim et Nassim. Et d’après la nomenclature des prénoms de l’INED, ce ne sont pas 23 % mais 49 % des petits-enfants d’immigrés du Maghreb qui portent un prénom arabo-musulman, contre 8 % des petits-enfants d’immigrés d’Europe du Sud qui portent un prénom latin ». Et de poursuivre en suggérant l’existence d’un agenda caché de l’Ined visant à minorer la réalité de l’immigration. Particulièrement virulent, il évoque ainsi « une fraude scientifique dont l’objectif est manifestement de biaiser l’image de l’immigration aux yeux des Français », avant de dénoncer « la complaisance du milieu de la recherche en sociologie et en démographie de l’immigration, et le manque de fiabilité scientifique de ce champ de recherche, qui souffre d’un biais idéologique volontiers décolonial ».

Le 26 aout, Michèle Tribalat, qui connait très bien l’Ined, revient en détail sur le travail de ce « lanceur d’alerte ». Le 14 septembre, c’est autour de Marianne de s’intéresser à cette « querelle de chapelle ». Poussé dans ses retranchements, l’Ined annonce un examen interne de la publication avant de décider de prendre sa défense par un communiqué de presse peu convainquant et un avis du comité de rédaction de Populations et Sociétés guère plus probant.

Qu’en penser ? Sur les résultats eux-mêmes pas grand chose. Sans même se pencher sur les éventuels biais liés à l’échantillon de l’enquête Trajectoires et Origines, qui n’a pas été construite pour étudier les petits-enfants d’immigrés, cette controverse vient d’abord rappeler la complexité qu’il y a à définir nos « origines », y compris pour celles et ceux qui font du racialisme le cœur de nos  identités et le moteur de la vie sociale. Faut-il privilégier un parent sur l’autre ? Si oui, certaines origines priment-elles sur d’autres ? Que dire quand on s’intéresse aux grands parents parmi lesquels il peut y avoir un, deux, trois ou quatre immigrés ? Pour exploiter l’enquête Trajectoires et Origines, l’Ined avait hiérarchisé les origines. Le Census américain ou Statistique Canada font de même pour mettre leur population dans des cases qui mélangent en vrac races, ethnies et nationalités. Les enfants et petits-enfants de personnes nées au Maghreb présentent une difficulté supplémentaire pour les identitaires de gauche comme de droite, puisqu’il leur faut pouvoir isoler les descendants des colons des descendants des colonisés et, parmi ces derniers, séparer les religions.

Dans ce cadre, des choix différents conduisent forcément à des résultats différents. En la matière, la rigueur scientifique n’exige que de la clarté sur les choix faits et les termes utilisés. Montrer la sensibilité des résultats aux choix faits contribuerait aussi à garantir la pertinence scientifique en attestant de la robustesse des analyses tirées des résultats mais reconnaissons que les sciences sociales et économiques n’en ont guère l’habitude.

Que dire de la défense de l’Ined ? Pas grand-chose non plus, tellement elle est risible. Au lieu de répondre sur le fonds, de préciser les choix méthodologiques des auteurs et de les défendre, l’Ined préfère attaquer Jean-François Mignot en lui reprochant principalement de ne pas avoir été relu par des pairs. Ce n’est pas faux mais, sans même revenir à ces numéros de cette publication de l'Ined où les droits de réponse répondaient aux droits de réponse, est-il nécessaire de rappeler certaines rétractions récentes dans des publications de haut niveau pour voir que l’argument de la lecture par les pairs n’apporte qu’une garantie relative ? A la différence de Patrick Simon et de son co-auteur,  Jean-François Mignot propose en archive ouverte accessible à tous, un document de plus de 300 pages qui détaille sa démarche, ses choix méthodologiques et ses programmes. Pleinement dans la démarche moderne de la science ouverte, que l’Union européenne et les agences nationales de recherche promeuvent, il permet au plus grand nombre de se faire une idée du travail qu’il a réalisé pendant que l’Ined semble camper sur des arguments d’autorité qui renvoient à la science fermée d’avant-hier. L’Ined nous explique qu’il est favorable à la science ouverte, mais pas question pour autant d’ouvrir les programmes de l’étude controversée : il faut attendre les fruits de sa réflexion prévue dans ses orientations stratégiques 2021-2025 ! Et, dans  la même logique de repli sur soi, plutôt que de soumettre l’analyse de la publication contestée à des pairs totalement externes, on nous renvoie à un avis du comité de rédaction de Population et Sociétés, pourtant en conflit d’intérêts sur le sujet.

Jean-François Mignot n’est pas pour autant exempt de critiques. Sur la forme d’abord, car la virulence excessive de ses conclusions nuit à sa démonstration d’ensemble. Elle fait oublier que sa démarche s’inscrit davantage dans la science ouverte, c’est-à-dire du côté de la production d’une connaissance contrôlable et mutualisée, alors que l’Ined préfère encore des arguments d’autorité.  Jean-François Mignot n’est pas exempt de critiques non plus sur le fond parce que l’agenda caché qu’il prête à l’Ined, s’il existe, est peut-être plus ambigu que ce qu’il croit, à l’image des prises de position de son ancien directeur, François Héran, toujours au premier rang pour expliquer que l’immigration n’est pas aussi présente que ce que les identitaires de droite prétendent, tout en bataillant avec l’Ined depuis plusieurs années, pour que la statistique publique et l’Insee produisent des statistiques ethniques afin de racialiser ceux que les statistiques sur les origines nationales et géographiques invisibilisent. D’un côté, un discours pour contester ceux qui majorent le fait migratoire comme brevet de vertu, avec à l’appui des chiffres sur les origines nationales et géographiques. D’un autre côté, une volonté de produire des statistiques qui augmenteront la part des personnes qui n’appartiennent pas à ce que cette gauche identitaire appelle le « groupe majoritaire », statistiques qui feront aussi les délices de ceux qui crient au grand remplacement. Où est donc l’agenda caché de l’Ined s’il en existe un ? Voilà un beau sujet pour un doctorant en science politique. Pour creuser cette question, il pourrait par exemple s’intéresser à la façon particulière que l’Ined et l’Insee ont de respecter les procédures du Conseil national de l’information statistique pour faire avancer leur obsession, mais cela est un autre sujet...  

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