La peur du variant « anglais » n'est pas justifiée

Depuis mi-décembre, la peur du variant « anglais » envahit l’Europe. En France, il justifie la mise en place de mesures spécifiques que l’État n’avait pas jugé utile de prendre jusqu’alors pour lutter contre un virus dont les effets étaient déjà sanitairement, socialement, économiquement et démocratiquement, désastreux : mise en place d’un contrôle renforcée aux frontières, mise à l’index des masques faits maison, réflexion sur un doublement de la distanciation physique minimale. Peu d’éléments scientifiques justifient pourtant une telle peur. A ce stade, ce variant n’est pas jugé plus mortel que ceux qui circulaient déjà. Il ne semble pas non plus résistant aux vaccins disponibles. Seul véritable argument martelé depuis le début : le variant « anglais » serait plus contagieux.

Sur quelle base repose donc cette affirmation ? Principalement sur deux analyses, citées par le conseil scientifique et par le Haut conseil de la santé publique, analyses dont la méthodologie relève d’une simple démarche observationnelle, analogues à celles que les autorités sanitaires et médicales n’ont de cesse de reprocher au professeur Didier Raoult : selon ces analyses, le variant serait plus contagieux parce qu’on a observé une accélération des contaminations en Angleterre. Dans un document publié le 28 décembre, le centre européen de prévention et de contrôle des maladies met en avant cette accélération en soulignant que le nombre de nouveaux cas sur sept jours glissants pour 100 000 habitants passe de 162, le 6 décembre, à 228 sept jours plus tard et 346, la semaine suivante. Cette accélération est forte mais pas plus que celle observée en France en octobre, sans variant « anglais ». Chez nous, le taux d’incidence est ainsi passé de 164, le 8 octobre, à 238 sept jours plus tard et 360, la semaine suivante.

Comme ce n’est pas le virus qui circule mais les personnes qui le font circuler, une accélération de l’épidémie devrait d’abord questionner sur l’évolution possible des comportements. Dans quelle mesure par exemple, la rentrée universitaire et la reprises des soirées étudiantes a-t-elle pu jouer un rôle dans la reprise épidémique de cet automne en France ? En Angleterre, comme en Allemagne, l’approche de Noël avec ses courses et ses marchés ont-elles pu brasser davantage les populations ? La lassitude, dans des régions qui se pensaient plus épargnées que d’autres, a-t-elle pu y entrainer un relâchement des gestes barrières ? Voilà les sujets qu’il faudrait d’abord étudier avant de conclure trop rapidement qu’une accélération épidémique est le signe d’une plus grande contagiosité.

Cette évolution des comportements, l’étude de la London School of Hygiene and Tropical Medecine prétend la prendre en compte dans ses travaux publiés en preprint le 26 décembre, avec Nicholas G. Davies en premier signataire. Elle le fait mais de façon trop frustre pour prétendre s’affranchir de l’hypothèse comportementale. Ainsi, elle mobilise d’abord les données produites par Google Mobility sur l’évolution de la fréquentation constatée « par rapport à une référence » par types de lieu très englobants, comme les « commerces et loisirs », « alimentations et pharmacies », « parcs » ou « lieu de travail ».  Ces indicateurs sont publiés au niveau national et par région. L’étude mobilise ensuite une enquête régulière sur les contacts sociaux, réalisée auprès de seulement 2500 personnes « représentative de la population du Royaume-Uni », d’où les auteurs tirent un nombre moyen de personnes rencontrées par région.

En réalité, ces deux sources sont peu appropriées pour observer des évolutions de comportement susceptibles de redynamiser la circulation épidémique, sans même qu’il soit nécessaire d’évoquer la faible qualité statistique d’une source non représentative d’un côté, et d’un échantillon trop petit pour conclure sur des différences territoriales, de l’autre. En effet, aucune des deux sources n’informe sur le respect ou non des gestes barrière avec les personnes croisées. Aucune des deux sources n’indique si les personnes rencontrées sont des contacts habituels ou si elles peuvent être source d’un brassage inhabituel. De plus, les données sont trop agrégées alors que quelques changements locaux peuvent suffire à créer une nouvelle dynamique épidémique en permettant au virus de s’introduire dans de nombreux réseaux de sociabilité en un seul lieu et un seul moment. Par exemple, le rassemblement religieux de Mulhouse a fortement contribué à la diffusion du virus sur l’ensemble du territoire au début de l’épidémie. Pense-t-on qu’un tel rassemblement serait visible dans les données mobilisées ?

Alors que la survenue de variants est inévitable chez un virus en constante mutation et que la vaccination ne garantit pas une disparition rapide du SRAS-Cov2, les autorités et les experts seraient plus avisés de réfléchir à des règles de fonctionnement durables pour contenir la circulation du virus quelle que soit son génome, plutôt que de se lancer dans une course vaine et sans fin contre la diffusion de nouveaux variants particuliers. Il ne s’agit pas de contester l’intérêt de l’analyse génomique des virus en circulation, utile pour la connaissance et le suivi de l’épidémie, notamment pour étudier sa circulation territoriale, jusqu’à présent négligée. En revanche, alors même que la justification sanitaire de certaines interdictions est contestée, il ne faudrait pas que de nouveaux indicateurs sur l’importance de tel ou tel variant parmi les cas détectés positifs viennent justifier de nouvelles restrictions des libertés publiques, alors même que les indicateurs hospitaliers ne se dégraderaient pas. Ce n’est pas avec des peurs injustifiées que nous gagnerons en résilience. 

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