Trois quart des 60 000 morts évités par le 1er confinement sont déjà dans la tombe

Dans une étude publiée le 23 avril 2020, des chercheurs de l’EHESP estimaient que 74 000 personnes seraient mortes à l’hôpital entre le 19 mars et le 19 avril s‘il n’y avait pas eu le premier confinement. Par comparaison aux 12 000 décès constatés à la date de l’étude, l’EHESP estimait que 62 000  vies avaient été « sauvées » par le premier Enfermement. Fortement repris par les médias, ce chiffre a aussi été brandi par le gouvernement pour justifier les mesures restrictives prises en mars et leur poursuite sous un format allégé lors du déconfinement.  Autant le dire, ces personnes sauvées seront sans doute toutes décédées avant l’été. Au 13 février 2021, selon les chiffres de Santé publique France, 46 000 décès à l’hôpital ont déjà été ajoutés au compteur. Les trois-quarts des vies sauvées ont donc déjà rendu l’âme, malgré une restriction des libertés fondamentales sans aucun précédent sous la République.

Dans leur étude, les chercheurs de l’EHESP comparent la situation observée à une situation hypothétique, que la France aurait, d’après eux, connu sans confinement. Ce « d’après eux » est important car, qui dit « simulation » ou « modélisation », implique moultes hypothèses, évidemment ni présentées, ni discutées dans les reprises médiatiques, pas plus que dans la communication gouvernementale. Or, dès qu’il y a scénarios, plusieurs histoires sont possibles. A l’ombre des médias, ces questions méthodologiques ont donc été discutées par certains, comme Laurent Mucchieli le rappelait en septembre dernier

Cependant, l’erreur centrale de l’étude de l’EHESP ne relève pas tant de ses hypothèses méthodologiques que du principe même de sa démarche et, plus particulièrement, de son choix de ne pas attendre la fin de l’épidémie pour évaluer les effets de la politique gouvernementale. Car l’objectif des mesures restrictives prises en 2020 n’était pas d’éradiquer le virus, mais de ralentir sa circulation pour « étaler » la pression hospitalière. C’est d’ailleurs la principale différence entre la stratégie chinoise, voire coréenne et taiwanaise, d’un côté, et la stratégie des pays européens et d’Amérique, de l’autre, la Suède étant, malgré tout ce qui a pu être dit, dans la même stratégie que nous. L’éradication, d’un côté. L’étalement dans l'espoir d'un salut vaccinal, de l'autre.

« Aplatir la courbe » ! C’était notre objectif à l’époque, comme aujourd’hui. Autrement dit, le confinement ne visait pas à éviter les morts dus au virus mais à en repousser une partie à plus tard, pour éviter que la surcharge des services hospitaliers n’entraine des décès qui seraient « évitables » par une bonne prise en charge dans des services non débordés. Ce qu’il fallait éviter avant tout, c’était la situation de la région de Bergame, en Italie, l’image de ses cercueils entassés et le discours des professionnels de santé parlant de "tri", comme il est habituel d'en faire dans les situations d'urgence, sur le champ de bataille, après une catastrophe naturelle ou dans les situations de famine pour les pays qui les subissent. 

Dans ces conditions, tant que l’épidémie n’est pas finie, seuls ces morts « évitables » devraient être considérées comme réellement « sauvés » par le confinement. Malheureusement, ces vrais « sauvés », l’EHESP indique explicitement ne pas les prendre en compte. Elle a une bonne raison pour cela : leur estimation impliquerait des hypothèses encore plus fortes que celles déjà faites, d’autant qu’en toute rigueur, il faudrait aussi estimer les effets délétères de la priorité donnée aux malades de la covid au détriment des autres malades, sans même évoquer les effets de plus long terme des crises sociale, économique et budgétaire induites par les choix politiques pris, crises qui dégraderont le système de santé et l’espérance de vie à venir, au détriment des plus jeunes, comme toujours.

Ces effets, qui combinent le court terme et le long terme, sont évidemment complexes à évaluer. C'est pour cela qu'il n'y a pas aucune évidence sur la politique sanitaire à mettre en place. C'est aussi pour cela que les mesures à prendre devraient davantage relever du débat politique au sein du Parlement que des discussions d'un petit panel d'experts désignés au sein d'un pseudo conseil scientifique. En sortant son chiffrage, l'EHESP se trompe donc de cible si elle voulait apporter un éclairage utile au débat public, mais elle réussit son coup si l'objectif était d'éviter de mettre en débat les choix faits par son ministre de tutelle. 

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