Une indulgence coupable pour Marseille dans la gestion de la crise sanitaire ?

Après plusieurs jours à attendre inutilement, le gouvernement vient de se résoudre à restreindre les sorties le week-end pour les habitants d’Ile-de-France et des Hauts-de-France, trois semaines après la mise en œuvre d’une mesure analogue à Dunkerque et à Nice et deux semaines après son extension au Pas-de-Calais. Renaud Muselier pensait pourtant que Provence-Alpes-Côte-d’Azur, la région qu’il préside, serait aussi concernée. Bizarrement, il n’en est rien. Peut-être faut-il y voir le résultat d’une indulgence coupable du gouvernement au bénéfice des Bouches-du-Rhône ? Car à regarder les chiffres en détail, la logique peine à jaillir.

Certes, le taux d’incidence de la covid maintenant constaté dans les Bouches-du-Rhône est inférieur au niveau observé dans les territoires visés par les restrictions, avec 319 personnes testées positives sur les sept derniers jours pour 100 000 habitants, contre 447 dans les Alpes-Maritimes, 407 dans le Pas-de-Calais, 425 en Ile-de-France et 368 pour l’ensemble des Hauts-de-France [1].

Certes, dans les Bouches-du-Rhône, ce taux d’incidence recule peu à peu depuis quelques semaines alors qu’il progresse rapidement en Ile-de-France et, un peu moins vite, dans les Hauts-de-France.

Malgré cela, les Bouches-du-Rhône restent parmi les départements où le virus circule le plus activement. Il est aussi l’un de ceux où les tensions hospitalières sont les plus fortes, beaucoup plus qu’en Ile-de-France ou dans les Hauts-de-France. Au 15 mars, les Bouches-du-Rhône comptent ainsi 67 personnes hospitalisées pour la Covid pour 100 000 habitants, contre 48 pour l’Ile-de-France. Pour les réanimations, ces chiffres sont respectivement de 14 et 9 [2]. Or les restrictions aux libertés publiques sont officiellement justifiées par la nécessité de gérer la pénurie de ressources hospitalières. Et, raison supplémentaire pour chercher à réduire fortement la circulation du virus dans les Bouches-du-Rhône : les tensions hospitalières y sont fortes depuis déjà plusieurs semaines.

Ces tensions sont fortes depuis plusieurs semaines parce que l’histoire de la dynamique épidémique à la suite des fêtes de fin d’année est celle d’une forte reprise dès le début de l’année qui fut limitée à deux départements : les Bouches-du-Rhône et les Alpes-Maritimes, avant que le Nord et le Pas-de-Calais ne s’invitent au tableau d’honneur en février, concomitamment aux périodes habituelles du carnaval de Dunkerque et de ses « chapelles » festives.

Autour du 20 janvier, les Bouches-du-Rhône étaient ainsi dans une situation pire que celles rencontrées par les Alpes-Maritimes, le Pas-de-Calais ou l’Ile-de-France ces derniers jours (voir graphiques). Or que fit alors le gouvernement ? Rien.

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Certains y verront la preuve d’une gestion au jour le jour de la crise sanitaire, sans professionnalisme, sans critère pour guider la décision politique, loin des cartes tricolores aux trois indicateurs du premier déconfinement ou des seuils d’alerte de l’automne 2020. D’autres pourront y voir le signe d’un manque de courage politique d’un gouvernement échaudé par les polémiques qui ont accompagnées les mesures prises l’été dernier pour contenir le foyer épidémique marseillais. Il y a sans doute un peu des deux.

Il n’est pas inutile d’ailleurs de se rappeler de ce foyer que fut Marseille l’été dernier, car cette porte sur la méditerranée fut aussi un lieu fortement attractif pour les Français désireux de vacances au soleil mais privés de sortie du territoire. Les statistiques touristiques disponibles auprès du comité régional du tourisme de Provence-Alpes-Côte d’Azur et celui du département des Bouches-du-Rhône le confirment. Elles montrent aussi une forte sur-représentation des Franciliens et des Rhônalpins parmi ces visiteurs français. Coïncidence, c’est en Ile-de-France et autours de Lyon et Saint-Etienne que le deuxième épisode épidémique a aussi redémarré à la fin de l’été, dans les semaines qui ont suivi la reprise épidémique dans les Bouches-du-Rhône. Il faudrait naturellement disposer d’informations plus fines pour conforter, par des analyses statistiques plus robustes, l’hypothèse que Marseille fut le foyer d’où rayonna le Sras-Covd2 en France et en Europe à l’automne, mais cette hypothèse gagnerait à être davantage investiguée pour questionner l’action de l’Etat et des autorités locales dans ce territoire.

L'analyse génomique des virus détectés, malheureusement peu développée en France avant l’arrivée du variant « anglais », pourrait conforter cette hypothèse. Didier Raoult expliquait ainsi la semaine dernière [3] que le deuxième épisode épidémique ne doit pas être analysé comme un rebond du premier épisode car « c’est des virus différents, c’est des mutants différents, qui donnent des épidémies différentes, avec des circonstances cliniques, épidémiologiques et des génomes qui sont différents. Et là on voit bien, le génome dominant dont on a l’impression qu’il est né en France […] On voit que ce variant que l’on appelle le Marseille 4, dont on pense qu’il est parti de France et qu’il a envahi toute l’Europe, est en train de diminuer et disparaître et qu’il a été remplacé par ce variant, qu’on appelle le variant anglais […] ». Or, le même Didier Raoult explique aussi que les premiers cas de ce variant Marseille 4 ont été identifiés dans le sud de la France, notamment à Marseille [4]. Un week-end dans cette ville suffit ensuite à comprendre comment là, plus qu’ailleurs, la diffusion du virus est facilitée, tant la sensibilisation de ses habitants aux gestes barrières y semble moins élevée qu’ailleurs.

Voilà aussi pourquoi, il aurait été plus raisonnable de chercher à faire reculer rapidement l’épidémie à Marseille et sa région, pour éviter que le scénario de la fin de l’été 2020 ne se répète au printemps 2021, alors que celui-ci est bientôt là, et avec lui, les vacances de Pâques et les envies de soleil. En espérant que le désir du gouvernement de repousser les élections locales n’entre pas en considération dans la détermination de la politique sanitaire.

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Notes :

[1] SIDEP- chiffres arrêtés au 14 mars.

[2] Santé publique France - chiffres arrêtés au 15 mars. L’indicateur de tension des places en réanimation n’est pas facilement accessible, l’Etat ne diffusant pas d’information sur les capacités disponibles.

[3] Bulletin d’information scientifique de l’IHU en vidéo, intitulé « La fabrication du consentement », semaine du 10 mars 2021.

[4] Bulletin d’information scientifique de l’IHU en vidéo, intitulé « Soins, Mutants, Vaccins », début janvier 2021.  

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