Changer le monde ?

Changer le monde. Vaste programme. Après une année où tout semblait possible, à nous de choisir quel monde nous voulons construire sur les cendres de l'ancien.

Le 7 juin, le rappeur Youssoupha était dans Boomerang sur France inter. Alors que je bois tranquillement mon café, je l'entends prononcer cette phrase : « Je pense que les artistes sont là pour inspirer les gens, pas pour changer le monde. Il faut commencer par se changer soi-même, et peut-être que le public sera inspiré par ce travail et ces changements personnels ». Et ça m'a inspirée. 

Espérer transformer le monde, c'est un peu ce à quoi aspire toute personne militante indignée par les inégalités, les discriminations. Nous voulons, à tout prix, transformer l'existant pour le rendre plus juste, plus durable, plus égalitaire. C'est aussi mon cas et c'est, en réalité, ce qui m'a toujours guidée dans mon envie d'apprendre, de faire des études pluridisciplinaires, de m'intéresser à plein de champs académiques différents : essayer de comprendre l'existant pour mieux le transformer. Cette idée n'est évidemment pas brillamment apparue dans mon esprit mais m'a été inspiré par plusieurs penseurs. Marx, d'abord, évidemment, dans ses Thèses sur Feuerbach, qui nous dit : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières. Ce qui importe, c’est de le transformer ». 

Facile à dire : mais comment passer de la pensée à l'action ? Un changement radical, l'utopie de nouveaux possibles, transformer l'existant, c'est plus simple à imaginer qu'à réaliser. Et ça peut paraître monumental et effrayant. Sauf qu'en réalité, je pense que les plus grands changements peuvent partir d'événements nous paraissent dérisoires. 

J'ai, depuis ma première venue au Festival d'Avignon, l'édito écrit par Olivier Py - son directeur - affiché au-dessus de mon bureau. Ses mots ne quittent jamais. « On ne fait pas la révolution seul. Les grands changements, les révolutions sont toujours le fait de forces collectives favorisées par le vent de l'histoire, mais comment vivre quand ce vent se tait ? Comment vivre quand la politique est sans espoir, oublieuse de l'avenir ? Comment vivre quand le corps social est écartelé, apeuré, réduit au silence ? Comment vivre une vie digne quand la politique n'est plus que manigances politiciennes ? Quand la révolution est impossible il reste le théâtre. Les utopies y attendent des jours propices, les forces novatrices y inventent encore un demain, les vœux de paix et d'équité n'y sont pas prononcés en vain ». Ce qu'il veut dire, ça n'est pas qu'une représentation théâtrale, qui réunit au mieux quelques milliers de personnes dans un public socialement homogène autour d'un récit (aussi bouleversant et mobilisateur soit-il), changera le monde. Personne n'y croit. En revanche, ce que j'en retiens, c'est que le théâtre peut être un point de départ, une ébauche, une tentative. La salle de théâtre est un lieu où les choses peuvent commencer, ou de nouveaux récits peuvent naître, où des vocations peuvent se jouer. J'en ai fait l'expérience personnelle : c'est une représentation théâtrale qui a été le déclencheur de mon engagement politique. Eh oui. En allant voir, alors que j'avais 17 ans, La résistible ascension d'Arturo Ui de Brecht dans une mise en scène de Dominique Pitoiset avec Philippe Torreton dans le rôle titre. J'ai vu la pièce un an avant la dernière élection présidentielle, avec en tête la montée de l'extrême droite, avec comme miroir celui de la réalité politique, j'ai ressenti cette envie, viscérale, de faire quelque chose. Je me suis engagée.

Et aujourd'hui, quand j'en parle, je pense toujours à cette citation d'Olivier Neveux, mon formidable enseignant à l'ENS de Lyon, qui disait lors d'un entretien à France culture à l'occasion de la sortie de son magistral essai Contre le théâtre politique : « Le théâtre ne peut pas changer le monde, mais il peut changer un monde, le monde de chacun, et c'est déjà énorme ». Les personnes qui me connaissent personnellement et qui me lisent sont amplement familières avec cette citation, puisque je la mentionne environ trois fois par semaine (elles vous le confirmeront) ; elles ne seront pas surprises de la lire ici. Elle est omniprésente chez moi parce qu'elle est structurante et, au-delà de l'objet théâtral auquel elle s'attache initialement, je crois que c'est cette idée qui doit guider nos efforts. Je parle de ce que je connais alors je parle, là encore, de moi : Arturo Ui a été l'un des éléments déclencheurs de mon engagement politique et a transformé mon monde. Le témoignage d'une femme sous le hashtag #MeToo a été l'un des éléments déclencheurs de la prise de parole au sujet des violences sexuelles que des milliers de femmes ont subies et a transformé mon monde (et, je crois désormais, le monde entier). La moindre petite action peut tout changer. 

Alors à ce stade, cet article apparaît à peu près comme une succession de citations commentées qui disent à peu près la même chose. Mais l'idée est là : on peut individuellement et collectivement changer le monde. Il ne faut pas perdre espoir. J'y crois infiniment et j'espère toujours y croire. Chacun de nous peut espérer changer un monde. En choisissant la solidarité. En écoutant les victimes de violences. En témoignant des violences qu'on a soi-même subies. En faisant preuve de bienveillance. En défendant les minorités opprimées au détour d'une conversation. En combattant activement le racisme et nos propres préjugés. En offrant à une personne sans domicile de l'aide et de l'écoute. En acceptant de voir les privilèges avec lesquels nous sommes nés. En partageant ses convictions sur les réseaux sociaux. En créant des collectifs, aussi petits soient-ils, autour d'une cause qui nous tient à cœur. En allant manifester. En écrivant des articles de blog (tiens tiens). 

Lors d'un cours sur l'histoire de la Résistance française, Laurent Douzou - probablement le professeur le plus marquant de toutes mes études - nous expliquait que le 17 juin 1940, lorsque le maréchal Pétain adresse sa demande d'armistice à l'Allemagne nazie, les premiers instincts résistants ont surgi, immédiatement. Infimes, spontanés, isolés, ils ne faisaient qu'exprimer la nécessité viscérale que ressentaient ces personnes de « faire quelque chose » ; l'impossibilité de la passivité. Edmond Michelet écrit, seul, un tract contre l'armistice qu'il diffuse à Brive. Germaine Tillion vomit à l'écoute de la demande d'armistice de Pétain et dit : « pas une seule seconde il ne me vint à l’idée de ne pas faire l’inverse de ce qu’il préconisait ». Jean Moulin tente de se trancher la gorge plutôt que de céder à l'ennemi. Les troupes sénégalaises à Chasselay refusent de déposer les armes et en paient le coût de leur vie. Ces premières lueurs peuvent sembler anodines ou dérisoires mais, concourant au même but de refuser de se rendre, font briller la Résistance. Ensuite est venue la coordination, la construction de réseaux, l'institutionnalisation, la victoire. Mais c'est par ces initiatives minuscules que tout a commencé. On n'en a retenu que les grands noms, parce que l'histoire monumentale tend à effacer le concours des multiples destins pour ne retenir que les Grands, et pourtant c'est cette multiplicité, ce « désordre de courage », qui a fait la Résistance. Des individualités agissantes mais solitaires au départ, qui rassemblent de proche en proche. 

Je ne compare pas la situation actuelle à ces destins de résistants, ce serait évidemment absolument malvenu et assez indigne ; je veux juste souligner qu'agir individuellement à la plus petite échelle peut avoir des conséquences infiniment plus grandes. Ce que nous a transmis ce professeur est que la moindre action, même la plus infime, peut être vécue comme une transformation intense et concourir aux changements les plus immenses. « On n'a jamais été aussi libre que sous l'occupation allemande » avait dit Sartre, car tout geste, tout pas de côté, était vécu comme un immense acte de résistance. Ce que nous rappelle l'histoire, et ce qui nous honore, c'est qu'il y a de l'immense dans le minuscule tant qu'il y a de l'action. 

Bien sûr, nos actions du quotidien ne changent pas la nécessité d'une action publique, systémique, en faveur de davantage d'égalité et de justice sociale. Les aspirations collectives trahies par des décennies (et encore...) de fidélité - très - partielle aux volontés populaires, principalement en raison de dysfonctionnements institutionnels, sont à résoudre si l'on veut construire un futur plus démocratique et plus juste. On doit s'y atteler. Je dis simplement que je ne sais pas combien de temps il faudra encore attendre avant de réformer les institutions, ou avant de voir accéder au pouvoir un mouvement politique qui sache véritablement nous présenter et agir pour transformer nos quotidiens vers un avenir plus durable, égalitaire, juste et durable. Alors en attendant, je préfère agir à ma petite échelle. Parce que j'en ai le temps, oui, le privilège aussi. C'est peut-être vain. Mais pour moi, ça ne l'est pas, et collectivement, je crois que ça ne doit jamais le devenir. 

Bref, changer le monde, un monde à la fois. A nous de choisir par lequel commencer. 

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