Une gauche qui doit parler aux gens

Les discours de gauche semblent cibler une base militante favorisée, urbaine et blanche. Mais à 10 mois de l'élection présidentielle, pour gagner, la gauche ne doit pas oublier de parler aux gens. Littéralement et figurativement.

A moins d'un an de l'élection présidentielle, on entend sans cesse parler de la nécessaire réinvention de l'espace progressiste, de l'union des gauches, de la rénovation de « l’arc humaniste », de la mobilisation populaire. C'est à la fois une question vitale pour le camp de la gauche, mais également vitale pour la grande majorité de la population française ; face à la catastrophe climatique, à la casse sociale, cinq années supplémentaires sur la trajectoire amorcée entraîneront des conséquences dramatiques, irréversibles, sur nous toutes et tous. 

Depuis plusieurs semaines, j'assiste aux événements, aux discussions, qui tentent d'organiser la reconquête de la politique par le camp progressiste de la gauche écologiste et sociale. J’ai écouté, beaucoup. J’ai observé. J'en ai retenu beaucoup de choses et j'ai beaucoup à dire, bien sûr, (comme toujours), mais si je ne pouvais tirer qu'un enseignement de ce que j'ai pu voir et entendre, ce serait celui-ci : ce qu’il ne faut surtout pas oublier, c’est de parler aux gens. Littéralement, et figurativement.

Littéralement, d'abord. Il faut parler aux gens au sens le plus direct du terme : aller au contact des gens. Leur demander leur avis sur les projets que l’on construit. Construire le programme avec eux. Si la crise des gilets jaunes nous a appris quelque chose, c’est bien que certains citoyens – pas tous, évidemment – souhaitent participer directement à l’exercice du pouvoir. Dans De la liberté des anciens comparée à celle des modernes, Benjamin Constant explique que la liberté des anciens était, dans un monde de l’Ancien régime où tous les pouvoirs étaient concentrés en la personne du monarque et où le peuple n’avait son mot à dire quant aux décisions publiques, de pouvoir exercer directement le pouvoir décisionnel sur la vie en société. Puis, progressivement, cette liberté politique aurait changé de nature lorsqu’il s’est agi d’avancer dans le XIXème siècle. Comme le principe du vote était acté, et comme un minimum de libertés politiques étaient assurées grâce aux conquêtes des décennies précédentes, la « liberté des modernes » consiste, au XIXème siècle, à déléguer ce pouvoir politique à des représentants. Les citoyens pouvaient alors vaquer à leurs occupations, mener leur propre vie sans se préoccuper de la vie publique ou politique, dont la gestion était désormais assurée par des représentants élus. On a alors introduit une forme de division entre le personnel politique, et le corps citoyen, qui n'était convoqué aux urnes que pour élire, ponctuellement, ses représentants. 

Aujourd'hui, cette « liberté des modernes » n'a pas disparu, bien sûr ; contrairement à l'effet loupe que l'on a pu observer à l'occasion du mouvement des gilets jaunes, rares sont les citoyens qui voudraient revenir à une forme de démocratie directe et d'exercice citoyen du pouvoir politique. Toutefois, ce que l'on voit, c'est que la liberté à laquelle nos concitoyens actuels aspirent (une « liberté des contemporains » ?), est un mélange entre la liberté des anciens et des modernes.

Face à la crise de la représentativité où les citoyens ne se sentent plus ni écoutés ni représentés par celles et ceux qui sont pourtant supposés les écouter et les représenter, les demandes sont de plus en plus nombreuses pour davantage de participation directe – le référendum d’initiative populaire en est l’incarnation la plus évidente. C'est un raccourci, parce qu'on ne sait pas, au juste, ce que signifie exactement "le peuple" ; et pourtant, on sent bien que le peuple veut avoir la parole, le peuple veut décider, le peuple veut pouvoir s’exprimer et exercer le pouvoir directement. On le comprend. Répondre à ces aspirations doit évidemment passer par une réforme profonde des institutions, qui rendra entre autres le Parlement plus représentatif de l’avis des citoyens, qui rendra compte de la diversité sociale de la population française, qui revalorisera son poids par rapport à l'exécutif. Mais ça doit également passer par une exemplarité des processus démocratiques au sein des organisations militantes et des partis. Aucun parti ne peut prétendre atteindre la démocratisation du système une fois élu s’il n’agit pas selon ces préceptes lors de la construction de son projet, lors de sa campagne ; bref, lorsqu’il tente de convaincre les citoyens. 

Figurativement, ensuite. Pour réussir un projet politique, il faut parler figurativement aux gens ; il faut que nos propositions soient à la hauteur des préoccupations des citoyens. Je pense qu’on n’arrivera pas à l’un sans l’autre ; un programme construit sans les gens ne parlera pas aux gens. A ce qui va changer leur vie, au quotidien. Leur expliquer qu’un vote utile n’est pas un vote stratégique pour contrer tel ou tel candidat ; qu’un vote utile est celui qui améliorera durablement leur vie. Pour les en convaincre, il faut que notre programme tienne la route et change, véritablement, leur vie. C'est un horizon qu'il ne faut jamais perdre de vue. 

Dans les discussions que j'ai pu avoir et entendre, au sein de la jeunesse de gauche française, une référence est omniprésente : celle d'Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) et du mouvement qu’elle a créé au sein de la gauche états-unienne. Elle est incontournable et apparaît clairement comme un modèle pour toute une partie de la jeunesse de gauche dans laquelle je me reconnais : socialiste, féministe, antiraciste. Ce qui me dérange, pourtant, dans l’évocation constante de son mouvement au sein de la gauche française, c'est justement le fait de l'évoquer comme un totem sans réellement appliquer ce qui a fait son succès, ce qui a créé l'engouement. Parler une fois de temps en temps au « peuple » en organisant des réunions publiques dans les territoires, ou mobiliser des personnes déjà engagées dans des associations, souvent blanches, jeunes et issues de CSP+, ne suffira pas à créer un mouvement « grassroots ». Inclure la société civile ne suffit pas à la création d’un tel mouvement populaire. Je pense que la République en marche l’a très bien démontré ; accueillir des parlementaires issus de la société civile ne suffit pas à en faire un parti populaire ; en témoigne la crise des gilets jaunes qui a éclaté alors même que ce parti était au pouvoir, et alors même que l'Assemblée nationale n'avait jamais compté autant de membres faisant leurs premiers pas en politique. 

Bref, ce qui fait la spécificité d’AOC n’est pas seulement le fait de venir de la société civile et d’aller au contact du terrain. C’est l’écoute réelle des citoyens, l’engouement et l’intégration de leurs revendications, et puis c’est surtout le fait qu’elle provienne, elle-même, de cette classe laborieuse. Qu’elle sache ce que c’est que de travailler durant ses études, de s’endetter, de perdre sa maison, de voir les dégâts de la gentrification. Elle réussit à parler aux gens, littéralement et figurativement. 

Le défi, c’est d’arriver à convaincre un public populaire de s’engager, de voter. Et le problème de la gauche, c’est qu’elle ne parvient pas assez à s’intéresser aux classes populaire ou à les inclure. Il faut cesser de se regarder le nombril. On ne peut pas prétendre être un mouvement populaire global en ne co-construisant pas notre programme avec les gens. C'est bien par le peuple et pour le peuple, non ?

Il ne suffit pas de l'autoproclamer pour le faire : il faut aller au contact des gens, organiser des réunions publiques et des "town halls", tenir des permanences, faire du porte-à-porte, aller sur les marchés. Ca demande du temps et de l'énergie, mais nous devons construire la relève, reconstruire la confiance. Nous ne pourrons pas construire un projet populaire, et nous ne pourrons pas convaincre, en huis clos. 

Dans une citation désormais célèbre, AOC a dit : “They’ve got money but we’ve got people. And at the end of the day, dollar bills don’t vote – although they try to – we vote”. Aujourd'hui, la gauche française n'a - pardon - ni l'argent, ni le peuple. Le socialisme semble avoir dangereusement abdiqué la lutte pour les classes populaires au profit des classes aisées, urbaines et mondialisées. Or, c’est l’horizon vers lequel nous devons tendre ; mobiliser pour que le peuple vote. On sait que le citoyen moyen a intérêt à voter pour les partis de gauche, qui défendent ses droits et ses intérêts face aux intérêts des plus riches et des plus puissants. Mais ça, encore faut-il le prouver à une population française qui ne croit plus en la politique, qui ne fait plus confiance aux partis de droite comme de gauche, et qui se méfie particulièrement de la gauche depuis le précédent quinquennat profondément décevant. Il faut lui redonner confiance et écrire un grand récit dans lequel la population française aura envie de croire. Parler aux gens, c'est aussi construire un projet qui leur donne espoir en l'avenir, qui se préoccupe de leurs intérêts, qui saisit à bras le corps la question sociale. Parler aux gens, c'est créer un projet pour lequel ils auront envie de se mobiliser. C'est par là, surtout, que passe la lutte contre l'abstentionnisme. Une gauche populaire est une gauche qui n'est pas oublieuse de la question sociale et qui porte un projet social ambitieux et transformatif : la semaine de quatre jours, le revenu universel...les idées ne manquent pas. Réinventons des récits en lesquels le peuple aura envie de croire et pour lesquels le peuple aura envie de voter. Et allons le convaincre. 

Et alors, nous pourrons dire que « nous avons les gens ».

2022 est à nos portes. Ne nous trompons pas de cible ; ne courrons pas derrière les thèmes imposés par le Front national, ne donnons pas raison aux clichés qui résument les électeurs de gauche à des urbains favorisés. Réinventons ces récits. Le temps nous est compté, mais nous pouvons encore le faire.

Au boulot.

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