Le Petit Savon

Billet d'humeur face à l'insoutenable.

On est mardi soir, il est 22h. Je prends mon smartphone et scrute mon fil d’actualités.
Tout est comme à son habitude, des chats, des coups de gueule, des coups de coeur, des appels à la spiritualité et à la sérénité… Tout est comme à son habitude… Je fais défiler le fil d’actualités.
Pourquoi? Comment? Je ne sais pas.
Je regarde les belles photos sur lesquelles je figure. Je me sens rassurée de voir cette image de moi et de lire les commentaires bienveillants. J’aime être rassurée, c’est d’ailleurs pour cela que j’évite les informations. Je me sens, malgré tout, un peu repliée sur moi. J’ai connaissance de peu de choses concernant le monde hors de nos frontières et hors de notre image. J’en ai une vague idée, mais j’élude vite la question.
J’évite, je fuis, je détourne le regard. J’ai peur. Je viens de passer une mauvaise semaine. Je bosse beaucoup et je ne sais pas si mon contrat sera renouvelé. Puis, Je suis toujours stressée par Noël et son cortège de bonnes intentions, ses repas gargantuesques.

On est mardi soir, il est 22h30. Je prends mon smartphone et scrute mon fil d’actualités.
Tout est comme à son habitude, des crimes de guerre, des appels au secours, des adieux, de la détresse. Une larme coule. Je dois avoir une poussière dans l’oeil. Je suis fatiguée, j’ai eu une dure journée, il est temps d’aller me coucher.
On est mardi soir, il est 23h. Je suis dans la salle de bain face au miroir. Je me rassure par un rituel bien précis: démaquillage, brossage des dents, puis lavage des mains.
On est mardi soir, il est 23h15. Je suis dans la salle de bains face au miroir. Je saisis le petit savon qui est posé dans la coupelle près du lavabo. J’aime son odeur de laurier et sa douceur, ça me rassure.
On est mardi soir, il est 23h20. Je suis dans la salle de bains face au miroir. Je me rends compte que le petit savon que je tiens dans mes mains a été fabriqué dans une ville qui est en train d’être réduite à feu et à sang.
On est mardi soir, il est 23h30. Je suis dans la salle de bains face au miroir. Je regarde cette petite pièce d’Alep que je tiens dans mes mains.
Je scrute le miroir et ne vois aucun reflet. Je quitte la pièce. Je me glisse dans mon lit, j’éteins la lumière et ferme les yeux.
On est mardi soir, il est 23h45. Prise de sursaut, je me relève et file à nouveau dans la salle de bains.
Je scrute mon lavabo, mon armoire. J’ai l’impression qu’il manque quelque chose. Je regarde frénétiquement autour de moi.
Tout à l’air normal. Je ressens comme une absence, comme si un morceau d’humanité s’en était allé. Je regarde à nouveau, placards, baignoire, puis le lavabo. Sur ses bords trône la coupelle qui est vide.
On est mercredi, il est 00h00. Je suis dans la salle de bains face au miroir et, je prends conscience avec effroi qu’il n’y aura plus aucun petit savon pour laver le sang que nous avons sur les mains.

 

http://www.medecinsdumonde.org/fr/pays/moyen-orient/petition-syrie-0

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