«Une femme se déplace» de David Lescot, une vie en voyageant dans le temps

Voici un texte musical de David Lescot qui ne manque pas de piquant. C’est l’heureuse surprise que l’éditeur Actes Sud-Papiers nous fait en 2019. Une histoire sur nos vies, jouée et chantée, avec le côté drôle et fou de nos désirs, mais sans oublier le versant d’ombres et la philosophie où nous mène souvent nos réflexions.

Au dénouement de l’édition 2019 du festival d’Avignon, éclairé par les feux de la rampe d’un théâtre politique, trop dans le sens du poil de la commande, pour être totalement honnête, David Lescot nous livre, une histoire qui nous parle de la vie que l’on a, que l’on pourrait avoir et que l’on pourrait refaire, si nous pouvions voyager dans le temps. Le tout avec une écriture chantée et pleine de poésie. Une femme se déplace veut aussi évoluer dans la société, mais dans la rélexion de sa propre vie : a-t-elle été heureuse, penche-t-elle sur le bon versant, va-t-elle sur le bon chemin etc. : « voilа quelque temps déjа que j’ai dans l’idée d’écrire pour la scène un portrait de femme, à l’échelle d’une vie. Une Femme se déplace est l’histoire extraordinaire d’une femme d’aujourd’hui, détentrice de tous les attributs de la vie bourgeoise (mari, enfants, foyer, travail, confort, vie douce, etc.) que l’on appelle communément « le bonheur ». 

Ce portrait de femme a le parfum du bon goût, partant de l’essence «  eau heureuse » que la limite va faire déborder dans les vapeurs de catastrophes impromptues. Tout cela dans la découverte d’un étrange pouvoir surnaturel : « celui de voyager dans le temps de sa propre vie, de circuler au fil de son histoire, vers son passé, où elle reprend sa place d’enfant, mais aussi vers son avenir, qu’elle peut rejoindre sur le mode d’une avance rapide, c’est-а-dire sans vivre tous les moments qui l’en séparent. Après avoir éprouvé les potentialités et les implications existentielles, logiques et philosophiques de cette nouvelle aptitude, elle décide de l’utiliser afin de réformer son existence, d’expérimenter sur elle-même des modes d’organisation qui s’éloignent des systèmes canoniques, et notamment du modèle conjugal traditionnel ». 

La partition musicale, et les chansons de la pièce, а un je-ne-sais-quoi des films musicaux Jacques Demy (1931-1990) et de Michel Legrand (1932-2019) sans jamais se départir de l’univers de David Lescot : « raconter autrement ce qui pourrait relever d’un réalisme social contemporain ». 

Le personnage principal (Georgia) voyage dans sa propre histoire. C’est son émotion dans l’action qui va trouver son vœu profond et peut-être même le sens de sa vie. D’ailleurs c’est de cela dont parle le théâtre de Lescot : «  J’ai toujours cru que le théâtre le plus léger et le plus drôle pouvait receler des trésors de profondeur, une acuité insoupзonnée dans l’analyse des relations humaines, une vérité sur nos désirs, nos folies, nos abîmes. Lorsque s’achève une pièce de Marivaux ou un opéra de Mozart, ce n’est pas l’ordre finalement retrouvé qui fait sens, c’est le souffle dévastateur qui a un instant tout déréglé, et révélé les pulsions les plus inavouables, les plus scandaleuses, et les plus vraies (…) Une femme se déplace », ce sera cela : le récit d’une épiphanie féminine, au mépris de toutes les conventions. Et le chant et la danse accompagneront le chemin de cette révélation comme une ouverture, comme un printemps ». Nous voilа en quelque sorte dans l’autobiographie divine de Georgia. Le présent, le passé et l’avenir se composent dans le temps de ses désirs. Sa vie se chante et se danse dans les notes de son imaginaire, et se libère du joug de ses dettes familiales. Une plaie de la vie quotidienne pour l’auteur. 

Une femme se déplace est une pièce agréablement divertissante. L’écriture inventive de David Lecot n’oublie pas les sujets importants de l’existence, sans pour autant se lamenter dans l’expression tragique. Ce qui, disons-le sans langue de bois, nous change de l’air du temps journalistique de certains auteurs. Un extrait de la pièce vous parlera mieux qu’un grand discours : « LE SERVEUR.  (en parlant du concept du restaurant Platitude) du coup, votre sens gustatif se trouve non pas surexcité mais sous—excité, et du fait de cette absence d’affect, il se lave des excès de sapidité auxquels il a été trop longtemps soumis, et apprend а discerner quelque chose derrière le rien ». Du nanan, non ?

David Lescot est auteur, metteur en scène et musicien. Son écriture comme son travail scénique cherchent à mêler au théâtre des formes non-dramatiques, en particulier la musique. Sa pièce Un Homme en faillite qu’il met en scène а la Comédie de Reims et au Théâtre de la Ville а Paris en 2007, obtient le Prix du Syndicat national de la critique de la meilleure création en langue française. L'année suivante, la SACD lui décerne le prix Nouveau Talent Théâtre. Pour L’Européenne, il obtient le Grand Prix de littérature dramatique en 2008. C’est en cette même année qu’il crée La Commission centrale de l’Enfance, récit parlé, chanté, scandé des colonies de vacances créées par les juifs communistes en France, qu’il interprète seul accompagné d’une guitare électrique tchécoslovaque de 1964. Le spectacle tourne en France et а l’étranger durant cinq saisons. David Lescot remporte pour ce spectacle en 2009 le Molière de la révélation théâtrale. David Lescot est artiste associé au Théâtre de la Ville. 

Ses pièces sont publiées aux Editions Actes Sud-Papiers, elles sont traduites publiées et jouées en différentes langues. Bio Actes Sud-Papiers.

 

 

UNE FEMME SE DÉPLACE

David Lescot

ACTES SUD-PAPIERS

18, rue Séguier 75006 Paris

Téléphone : 01 55 42 63 00

Fax : 01 55 42 63 01

https://www.actes-sud.fr

 

 

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